—Vois-tu, Christine, dit l'homme avec une certaine satisfaction, dès que tu me dis que tu n'es point opposée à ce que Bavon devienne un artisan, je suis tranquille.

—Jamais, Adrien, je n'ai eu d'autre idée; mais, si c'est son sort de faire son chemin dans le monde, je n'empêcherai pas son bonheur par égoïsme.

Après un moment de silence, elle reprit avec une douce amitié:

—Cher homme, ne nous tourmentons pas de tout cela. Pourquoi nous attristerions-nous par une crainte prématurée, tant que nous nous portons bien et que nous ne manquons de rien? Si l'adversité nous frappe, nous nous arrangerons selon la nécessité. Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, si nos enfants savent lire et écrire, nous leur laisserons un précieux héritage, bien que nous ne soyons que de pauvres ouvriers. Ceux qui te blâment ne peuvent pas en dire autant. Mets la main sur ta conscience, Adrien, et sens si tu n'es pas fier et heureux de te dire que, devant Dieu et devant les hommes, tu remplis ton devoir de père. Sois content et n'écoute plus les mauvais conseils de gens ignorants. Viens, mon ami, je prendrai Bavon dans mes bras. Allons nous coucher.

Et Adrien Damhout prit la lampe et éclaira sa femme, qui montait derrière lui l'escalier avec son fils entre ses bras.

IV

Depuis que Bavon avait acquis la conviction qu'il pourrait apprendre à lire à Godelive, il n'avait pas laissé passer un seul jour sans l'exercer à épeler pendant plusieurs heures. Il y avait quelque chose de surprenant dans la persistance et le zèle du jeune garçon. Quelquefois il fatiguait tellement sa petite amie, que sa tête s'embrouillait et qu'elle demandait grâce.

Outre la bonté du cœur qui portait Bavon à faire participer Godelive aux bienfaits de l'instruction que sa mère lui avait fait envisager comme un véritable trésor pour l'enfant d'un ouvrier, il avait une raison spéciale qui le pressait. Il savait que, dès que cela serait possible, sa compagne de jeu serait obligée d'aller à la fabrique; et il craignait qu'alors elle n'eût plus le temps d'apprendre; peut-être même ne pourraient-ils plus jouer que très-rarement ensemble.

En effet, le père Wildenslag était ennemi de l'instruction. Dans son opinion (qui, hélas! est partagée par beaucoup d'ouvriers ignorants), les enfants ne sont mis au monde que pour procurer à leurs parents un avantage pécuniaire, et tout sacrifier pour eux est une sottise, dès qu'il y a moyen de s'y soustraire. Quoiqu'il aimât sa petite Godelive plus que ses autres enfants, il n'aimait pas à la voir assise dans la maison avec un livre sur ses genoux et ressembler à une demoiselle par sa propreté et ses manières choisies. C'était, d'après lui, un mauvais exemple dans un ménage où chacun était destiné à travailler sans relâche depuis le berceau jusqu'à la tombe, sans espoir d'un sort meilleur.

Godelive était trop jeune et trop faible pour aller déjà à la fabrique; mais il y avait dans le voisinage une maison où l'on apprenait aux petites filles à faire de la dentelle. Elle pourrait y gagner chaque jour quelques sous, et ce serait autant de plus dans le ménage. D'ailleurs, elle comprendrait qu'elle était née pour travailler comme les autres, et la paresse, la demoisellerie, comme il disait, n'aurait pas le temps de grandir en elle. Plus d'une fois, il avait parlé de ses intentions avec sa femme; mais madame Wildenslag l'avait toujours décidé à en retarder l'exécution en lui faisant comprendre que Godelive était encore faible et souffrante.