—Je puis aller à l'école et apprendre à lire comme Bavon, s'écriait-elle en battant des mains. Quel bonheur!

Et elle se jeta sur le sein de sa mère, lui caressa les joues des deux mains et murmura avec l'accent de la plus profonde reconnaissance:

—Ah! ma chère mère, ma chère mère, que vous êtes bonne pour votre pauvre
Godelive! Oh! que je vous aime et que je vous aimerai toujours!

Madame Wildenslag essuya une larme. Jamais elle n'avait été si fière, jamais elle n'avait ressenti une joie plus sincère et plus pure. Il lui semblait que quelque chose de noble s'était éveillé en elle. Elle avait du moins ce sentiment de satisfaction intérieure qui s'élève en nous comme la première récompense du devoir accompli.

—Viens, Godelive, dit-elle, retournons à la maison. Il faut que j'examine tous tes habillements et que je t'achète une nouvelle paire de souliers. À l'école, tous les enfants sont très-propres, et je ne veux pas qu'il y ait quelque chose à dire sur toi.

En sortant, elle serra avec force la main de madame Damhout en lui disant pour tout salut:

—Merci! merci!

Godelive fut mise à l'école chez les sœurs. Comme la pauvre enfant se sentait heureuse et fière lorsqu'elle traversait la rue avec ses petits livres et son ardoise dans la main! Elle allait recevoir de l'instruction et serait donc une créature privilégiée entre tous les pauvres enfants d'ouvriers qui ne pouvaient pas aller à l'école. La certitude qu'elle était l'objet d'une faveur inattendue et particulière l'animait d'un zèle extraordinaire. Chaque soir, elle répétait ses leçons avec Bavon. Comme elle avait l'esprit vif et la mémoire excellente, elle fit en moins d'un an des progrès si rapides, que ses institutrices mêmes en furent étonnées. En outre, elle était si obéissante, si reconnaissante, si caressante, que les sœurs la traitaient avec une préférence marquée et étaient fières des fruits surprenants que leurs leçons avaient portées chez cette pauvre enfant d'ouvriers.

Le père Wildenslag n'avait jamais franchement consenti à laisser sa fille aller à l'école. Il grondait encore tous les jours contre ce qu'il appelait une dangereuse folie; et, quand il en parlait avec sa femme, il n'épargnait pas les paroles amères. C'était une idée enracinée chez lui que l'instruction doit infailliblement mener à sa perte un enfant d'ouvrier; car, d'après lui, l'instruction engendrait le goût de la toilette, la vanité et beaucoup d'autres mauvaises choses. Le moindre mal était que les enfants, élevés ainsi au-dessus de leur état, regardaient leurs parents de haut en bas. D'ailleurs, pendant qu'on étudie on ne gagne rien, et c'est autant de dérobé aux parents, qui ont droit au salaire de leurs enfants. Il n'était pas seul de cet avis; sa femme pouvait le demander à tous ses voisins, excepté à madame Damhout, tous parleraient comme lui. Dans les premiers temps, à force de répéter la même chose et de faire de sinistres prédictions, il avait jeté le doute dans l'esprit de sa femme; mais, petit à petit, ses paroles étaient devenues impuissantes sur elle.

Godelive assistait souvent aux entretiens où son sort était mis en discussion; elle écoutait et voyait en tremblant comment sa mère la défendait, et comme elle avait à souffrir pour que sa fille pût continuer à aller à l'école. L'enfant savait trouver des paroles si touchantes et de si tendres caresses pour consoler sa mère; elle exprimait sa reconnaissance avec tant de sentiment et de force, que madame Wildenslag pressait souvent contre son cœur sa chère Godelive et l'embrassait avec attendrissement.