Par gratitude pour sa mère, Godelive cherchait tous les moyens de se rendre utile. Elle se levait dès l'aube du jour, arrangeait, nettoyait et récurait si bien, que la maison de Jean Wildenslag avait pris peu à peu un aspect moins repoussant. Elle parlait souvent avec sa mère de ce qu'elle apprenait à l'école et des belles leçons de morale et de bienséance que les sœurs lui donnaient. L'enfant commença ainsi, sans s'en douter, l'éducation de sa mère, et jeta dans son cerveau les premiers rayons de lumière qui y eussent jamais pénétré.

Madame Wildenslag, malgré son ignorance et sa grossièreté, avait un bon cœur et un esprit droit. Quand elle était seule avec Godelive, et qu'elle entendait l'enfant parler si simplement et si bien de choses qui lui étaient absolument étrangères, de piété, de morale, de devoir, elle se sentait comme transportée dans une autre atmosphère, et il lui semblait que son âme s'élevait et s'épurait au contact de son enfant.

Aussi disait-elle souvent à sa voisine:

—Voyez-vous, voisine Damhout, nous autres pauvres gens, nous croyons que nous sommes bêtes et méchants, cela n'est pourtant pas vrai. Le bien est en nous, mais personne ne l'en a vu sortir. Si mes parents m'avaient mieux élevée et m'avaient envoyée à l'école, je serais devenue une autre femme; car maintenant, je le sens bien, je ne suis pas aussi bouchée que je le croyais moi-même. Ah! si c'était à refaire! Mais il est trop tard, voisine. Du moins, j'ai le bonheur de savoir que ma Godelive sera instruite. C'est un petit ange dans ma maison; et mon mari peut me faire peur tant qu'il voudra, je suis certaine que mon enfant ne me causera que de la joie aussi longtemps que je vivrai. Pour ce qui regarde ses frères et sœurs, grands et petits, il n'y a rien de bon à attendre d'eux: ils se regimbent contre moi, comme si j'étais née pour être leur esclave. J'ai fait tout au monde pour obtenir que les plus petits aillent aussi à l'école; mais Wildenslag saute au plafond de colère dès que j'en parle.

Peut-être la satisfaction de madame Wildenslag avait-elle encore une autre cause. Elle était allée à l'école de Godelive; les sœurs l'avaient reçue avec une grande politesse et avec une joie visible, l'avaient félicitée des progrès surprenants de son enfant et de la résolution qu'elle avait prise, elle, pauvre femme d'ouvrier, d'envoyer son enfant à l'école; mais ce qui la flattait surtout, c'est que les sœurs l'avaient invitée à prendre le café avec elles.

Naturellement un tel honneur et de tels éloges lui avaient tourné la tête, et elle était sortie de chez les sœurs avec le ferme dessein de laisser Godelive chez elles aussi longtemps que possible.

Il s'ensuivit qu'après les deux ans écoulés, elle imagina mille moyens détournés et résista même ouvertement à son mari, pour que Godelive pût aller à l'école quelques mois de plus.

Cependant, tout n'était pas plaisir dans la vie de Godelive. Ses frères et sœurs, dont trois déjà travaillaient dans la fabrique, avaient conçu une espèce de haine contre elle. Cela leur paraissait une criante injustice que Godelive, sans apporter de l'argent dans la maison, pût vivre à ne rien faire. Certes, c'était une injustice des parents de ne pas avoir fait instruire tous leurs enfants; mais ceux-ci ne le comprenaient pas de la sorte. Ils croyaient devoir se venger sur Godelive seule. Ils l'appelaient ironiquement mamselle, la traitaient de fainéante et de pique-assiette, la malmenaient, déchiraient ou souillaient ses livres et paraissaient avoir fait un complot pour tourmenter la pauvre enfant.

Godelive supportait tout avec une patience angélique; seulement, quand on salissait ses livres et ses cahiers, elle pleurait en silence, parce qu'elle craignait d'être grondée par les sœurs.

Chaque jour, dès le souper fini, elle allait avec ses livres à la maison de la femme Damhout. Là, elle lisait et écrivait à côté de Bavon, elle recevait ses leçons et ses corrections avec une amitié reconnaissante; puis ils jouaient quelques instants; mais, le plus souvent, elle causait avec son jeune ami de ce qu'ils se proposaient de faire par la suite, et de ce qu'ils attendaient l'un et l'autre de l'avenir.