Madame Damhout travaillait sans relâche à confectionner des blouses ou d'autres vêtements de toile. Comme, depuis peu, sa fille aînée allait également à l'école, elle devait tâcher de gagner un peu plus d'argent, pour que son mari ne s'aperçût pas que l'instruction des enfants, quoique gratuite, exigeait cependant quelques sacrifices.

Souvent, lorsque Adrien Damhout s'était trouvé en compagnie de Jean Wildenslag, il revenait à la maison avec un visage sombre, et alors il lui échappait des remarques peu agréables qui laissaient percer l'inquiétude qu'il conservait touchant l'éducation que sa femme donnait à ses enfants.

Peut-être la pauvre mère, elle-même, n'était-elle pas exempte de crainte ni d'incertitude, car elle ne cessait de louer devant Bavon et Godelive, sous toutes les formes et en toutes circonstances, l'amour et la reconnaissance des enfants envers leurs parents comme le plus saint des devoirs.

Comme si, par une inspiration secrète, elle sentait que l'instruction seule ne suffit point, elle déposait avec la plus touchante et la plus tendre sollicitude, dans les cœurs de Bavon et de Godelive, les germes des plus pures vertus et le plus profond sentiment du devoir.

Depuis des années, elle était habituée à la présence de la petite Godelive; elle trouvait son bonheur dans l'amitié des deux enfants l'un pour l'autre et dans leur application studieuse. Elle considérait, pour ainsi dire, la bonne petite fille comme sa propre enfant. N'était-ce pas grâce à elle que Godelive allait à l'école, et ce bienfait ne lui donnait-il pas le droit de l'aimer comme sa fille?

Godelive la récompensait de son amour, non-seulement par une vive gratitude, mais aussi par un sentiment d'estime et de respect qu'elle reportait même sur Bavon; car, quoiqu'elle vécût à ses côtés comme sa sœur et son égale, il restait à ses yeux un être supérieur, qui lui accordait son amitié et sa noble protection dont elle n'était pas digne.

Enfin, lorsque Godelive eut fréquenté l'école pendant trois ans, sa mère ne put pas résister plus longtemps à son mari, et il fut résolu qu'au commencement de la semaine suivante, la jeune fille quitterait l'institution des sœurs.

Wildenslag avait l'intention de l'envoyer immédiatement à la fabrique, où elle gagnerait tout de suite quelques sous par jour, tandis qu'en lui apprenant un métier, il se passerait au moins deux années avant qu'elle rapportât à la maison plus de deux sous par semaine. Le résultat le plus clair à ses yeux de cette perte d'argent, c'était un verre de bière de moins pour lui et un plat de viande de moins sur la table. Il était blessé d'ailleurs par l'idée de voir sa fille faire un métier de demoiselle et n'être pas ouvrière de fabrique comme ses parents.

Cependant, sur ce point, il ne put avoir raison. Dans l'esprit de sa femme, l'avenir de Godelive était tout tracé, comme la mère de Bavon le lui avait montré; elle deviendrait couturière, fille de boutique et enfin maîtresse. Il n'y avait rien à y faire, et son mari pouvait gronder et pester tant qu'il voudrait.

Lorsque Godelîve apporta à Bavon cette nouvelle inattendue et lui annonça qu'elle allait quitter l'école, la première impression fut la stupeur, suivie d'une douleur muette. Les enfants ne voyaient aucun moyen de s'y opposer, et se résignaient; mais leurs yeux, quand leurs regards se rencontraient, parlaient avec éloquence, et, de temps en temps, un gros soupir soulevait la poitrine de Godelive. Elle était si bien chez les sœurs! On l'aimait tant, et elle portait une si vive affection, à ses maîtresses! Dire un éternel adieu à ses bienfaitrices lui paraissait dur et cruel. Mais il le fallait bien; elle était pauvre et devait apprendre un métier; elle le savait bien.