Elle prit le papier, et, comme si elle craignait encore que l'image ne lui fût enlevée, elle s'élança hors de la maison en disant qu'elle voulait la montrer à sa mère.
V
Enfin le temps était venu où Bavon allait quitter l'école pour être placé comme apprenti dans un atelier de mécanicien. Il avait plus de quatorze ans et son éducation était terminée.
Lorsque l'instituteur en chef fut informé de cette résolution, il vint lui-même dans la demeure de Damhout pour conseiller aux parents de son élève de laisser leur fils aller encore à l'école, du moins jusqu'à la prochaine distribution des prix. Il ne doutait pas que Bavon ne remportât tous les premiers prix de la première division. Sortir premier de l'école serait pour lui un grand honneur, et pourrait être plus tard un titre à la protection. L'instituteur en chef aimait beaucoup Bavon à cause de son bon cœur et de son esprit vif, et il ne cacha pas aux parents qu'il tenait à voir obtenir par son élève préféré l'honneur et la gloire d'un triomphe.
Il fut, par conséquent, décidé que Bavon resterait à l'école.
Depuis un mois, Godelive avait été placée chez une bonne couturière par ses institutrices. Comme protégée des sœurs, elle gagnait dès le commencement un franc par semaine. À cause de l'exiguïté de ce salaire, Wildenslag reprochait souvent à sa femme sa sottise et tâchait d'obtenir d'elle que Godelive allât à la fabrique. Là, les enfants ne doivent pas passer de longues années en apprentissage, et ils y gagnent immédiatement beaucoup plus d'argent que dans tout autre métier. Néanmoins, quoiqu'il ne cessât de manifester son opinion enracinée à ce sujet, sa femme ne voulait pas en entendre parler.
Le soir, après les heures de travail, Godelive venait chez madame Damhout. Elle avait trop à souffrir de ses frères et sœurs à la maison, et sa mère, elle-même, l'engageait à chercher la paix et le plaisir tranquille qu'elle ne pouvait trouver chez elle.
Par habitude et par affection, elle prenait encore part aux leçons de Bavon, en se réjouissant avec lui de l'honneur et du bonheur qui l'attendaient à la prochaine distribution des prix.
Il survint des événements inattendus qui mirent l'industrie gantoise, et par conséquent aussi les ouvriers, à de grandes épreuves. Beaucoup de questions soulevées par la révolution de juillet en France, et par les journées de septembre en Belgique, étaient restées indécises. Les négociations entre les puissances n'ayant pu amener une solution, quelques-unes menacèrent de faire valoir leurs droits par les armes. Tous les peuples, dans la crainte d'une guerre européenne, rassemblèrent avec grande hâte leurs forces militaires. Cela éveilla une panique générale, dont le commerce et l'industrie devinrent, comme d'habitude, les premières victimes. La surabondance des approvisionnements d'étoffe dans les magasins, quelques grandes banqueroutes à Londres et à Paris, l'augmentation du coton brut, résultant de la prévision d'une interruption dans les transports maritimes, tout cela eut pour effet que les fabricants ne pouvaient faire travailler qu'avec perte, et que la plupart fermèrent leur fabrique.
À Gand seul, vingt mille ouvriers furent sans ouvrage. Comme l'artisan, même lorsqu'il gagne beaucoup d'argent et n'a pas d'enfants, ne pense ordinairement pas au lendemain, tous ces malheureux tombèrent tout à coup du bien-être dans la plus profonde misère. Au commencement, ils trouvèrent encore quelque chose à crédit chez les boutiquiers et les boulangers; mais, au bout de quinze jours, cette ressource était épuisée, et alors la faim et la véritable détresse vinrent assaillir ces milliers d'ouvriers avec femme et enfants. On les voyait stationner en groupes nombreux sur les places ou errer dans les rues, le visage pâle et le regard éteint, murmurant et menaçant, et paraissant prêts à sortir de l'extrême misère par la violence.