Émus de pitié ou espérant que cette situation grave ne se prolongerait pas, quelques fabricants offrirent à leurs ouvriers de travailler avec une certaine réduction de salaire, et, de cette façon, plus de moitié des établissements industriels se rouvrirent.

Mais un grand nombre de fileurs et de tisserands rejetèrent avec indignation les conditions posées et reprochèrent aux fabricants de vouloir, par égoïsme, profiter des circonstances pour abaisser le salaire du travail. Après s'être excités pendant deux ou trois jours, égarés par l'ignorance et par la faim, ils coururent en bandes furieuses vers les fabriques ouvertes et essayèrent par la violence de les réduire à l'inactivité. Ils maltraitèrent leurs camarades, qui, pour rapporter du pain à leurs femmes et à leurs enfants, avaient accepté la réduction; ils endommagèrent les bâtiments et les métiers, et se livrèrent à des actes de violence qui nécessitèrent l'intervention de la force armée. Ces scènes de désordre inspirèrent aux fabricants une grande frayeur et un profond regret; les fabriques se fermèrent de nouveau et des milliers de ménages d'ouvriers furent plongés dans une affreuse misère.

C'était surtout dans la demeure de Wildenslag qu'on ressentait le besoin et les privations, car il y avait beaucoup d'enfants, et l'on avait l'habitude de dépenser au jour le jour, sans prévoyance de l'avenir, tout ce que l'on gagnait.

Madame Wildenslag avait une vie amère et cruelle. Tout le chagrin et toute la mauvaise humeur de son mari et de ses enfants retombaient sur elle, et elle n'entendait toute la journée que des reproches et des injures, comme si elle était l'esclave destinée à supporter dans le ménage le mécontentement de tous les autres.

Godelive, qui avait aussi sa part dans les brutalités de ses frères et sœurs, était l'unique consolation qui restât à sa mère; car cette enfant, du moins, la chérissait et versait des larmes d'amour et de pitié sur sa poitrine, lorsque les autres l'avaient injuriée et maltraitée.

Dans la demeure des Damhout, la misère ne se fit pas sentir si vite. Les boutiquiers avaient plus de confiance en eux et leur donnèrent un plus long crédit, parce qu'ils avaient la réputation de gens économes. D'ailleurs, madame Damhout, à qui la couture ne faisait pas défaut, travaillait dès l'aube du jour jusqu'à onze heures du soir sans relâche. Peut-être la vaillante femme avait-elle un petit magot. Son zèle, son désir d'empêcher que son mari eût jamais à se plaindre de l'instruction donnée aux enfants, permettait de supposer qu'elle avait mis quelque chose de côté pour les nécessités imprévues. Au commencement du mois, rien ne manquait dans son ménage; elle invitait même souvent la pauvre Godelive, qui avait peut-être faim, à venir souper chez elle. Mais, chaque fois, la jeune fille rougissait en recevant cette invitation et refusait en tremblant, comme si la pensée de recevoir une aumône dans cette maison, la frappait de honte et d'effroi.

Les ouvriers affamés continuaient à errer dans les rues de Gand. Habitués dès l'enfance à une seule espèce de travail et à un mouvement uniforme et limité, ils étaient incapables de recourir à un autre labeur. L'idée ne leur en vint même pas, et ils se seraient plutôt laissés mourir de faim avec toute leur famille que de chercher une ressource provisoire dans une autre occupation.

La longue durée de l'interruption du travail finit par faire sentir aussi le besoin à la famille Damhout. En effet, ce que la femme pouvait gagner par son travail opiniâtre de couture ne pouvait pas suffire pour payer le loyer et la nourriture de cinq personnes, et dans les boutiques on commençait à faire des difficultés pour accorder un plus long crédit.

Soutenu par le courage de sa femme, qui, comme il le disait lui-même, travaillait à s'user les doigts, Damhout s'efforçait de trouver du travail en ville pour gagner quelque chose. La première semaine, il n'y réussit pas, car la crainte de la guerre avait paralysé plus d'une industrie, et il y avait des centaines de malheureux qui cherchaient de l'ouvrage et du pain. Enfin cependant, et quoiqu'il lui en coûtât, il accepta avec quelques autres de curer et d'approfondir un fossé bourbeux.

Sa femme s'attrista profondément de le voir entreprendre un pareil ouvrage et essaya de lui persuader qu'il devait l'abandonner, en lui disant qu'ils trouveraient bien moyen de vivoter jusqu'à ce qu'il eût trouvé quelque chose de mieux. Mais le mari, qui était désespéré de son oisiveté et ne voulait pas laisser peser plus longtemps sur son excellente femme les charges du ménage, lui résista et commença dès le lendemain l'ouvrage si mauvais pour lui.