Christine, avec un cri de joie, jeta les bras autour du cou de son fils, le serra sur sa poitrine et mouilla son front de ses larmes.
L'enfant essaya de lui faire comprendre qu'il ne méritait pas une si grande récompense et qu'il n'avait fait que son devoir. Son seul regret était de n'avoir pas trouvé moyen de gagner davantage et d'épargner à sa pauvre mère la fatigue de travailler la nuit.
Lorsque l'émotion de la mère fut un peu calmée, elle attira son fils sur une chaise à côté d'elle, et lui demanda de raconter tout.
—Je vous voyais toujours, toujours travailler, toi et Godelive, répondit-il. Lorsque j'allais me coucher après avoir veillé avec toi jusque passé minuit, tu restais encore assise et tu continuais à coudre. Mon père était malade, le besoin se faisait sentir dans la maison. Moi seul, je ne faisais rien pour t'assister; ma conscience n'était pas tranquille, mon cœur me reprochait ma lâche oisiveté. Après quelques jours de honte et de désespoir, j'allai trouver l'instituteur en chef, mon maître, et lui dis, sans rien cacher, ce qui se passait dans notre maison, et comment j'avais résolu de quitter l'école pour chercher un peu d'ouvrage et pour aider dans leur misère mon pauvre père et ma bonne mère. Je lui dis également que, pendant quelque temps, je te cacherais ma résolution parce que j'étais convaincu que, si tu la connaissais, tu m'empêcherais de la mettre à exécution. Je croyais qu'il désapprouverait mon projet; mais non, il me serra les mains et loua beaucoup ce qu'il appelait mon courage et mon sentiment du devoir. Lorsqu'il comprit que je ne savais pas où chercher de l'ouvrage, il me promit d'en parler lui-même à quelques-unes de ses connaissances; et, dès l'après-midi, il m'avait trouvé une place dans une fabrique de bougies. Je n'avais pas autre chose à y faire qu'à lier les bougies en paquets, à les arranger dans des caisses de bois, et enfin à marquer quelques lettres et quelques chiffres sur ces caisses. Je gagnais soixante centimes par jour, et, à la fin de la semaine, on me donna encore une gratification parce qu'on était satisfait de mon travail. Oh! mère, cette pièce de cinq francs, premier fruit de mon travail, m'a rendu si heureux! Elle devait vous secourir et vous consoler dans votre détresse. Vous ne vous en êtes pas aperçue, mais, lorsque je vis mon pauvre père manger en souriant le bouillon fortifiant, et que je l'entendis prédire que cela le guérirait certainement, je suis descendu et je sais allé me cacher au bout de la ruelle, derrière un mur, pour laisser couler les larmes de joie qui gonflaient mon cœur. Le premier argent que j'avais gagné en travaillant allait aider à rendre la santé à mon père! Cette idée me comblait de bonheur… Ne me loue donc pas, mère chérie, je suis assez récompensé…
Madame Damhout, émue jusqu'au fond de l'âme, se leva et monta précipitamment à l'étage sans faire attention aux prières de Bavon, qui étendait les mains pour la retenir.
Peu après, la voix du père Damhout résonna avec force jusqu'au bas de l'escalier.
—Bavon! Bavon! criait-il; viens, viens.
Le jeune garçon ne pouvait résister à l'appel de son père; il monta en hésitant, et, comme il voyait deux bras tremblants étendus vers lui, il embrassa son père avec une joyeuse effusion.
Damhout remercia et loua son fils pour sa belle et courageuse action; sa plus grande joie était que Bavon fût devenu ouvrier de son propre mouvement. À la fin cependant, il exprima quelque regret, parce que son fils travaillait dans une fabrique de bougies; cela ne lui paraissait pas précisément le meilleur état.
À cette remarque, le jeune garçon répondit qu'avec l'intervention de l'instituteur en chef, il avait obtenu de l'ouvrage dans la filature de M. Verbeeck. Là, il éplucherait pendant quelque temps le coton et en séparerait les différentes qualités; puis il serait placé à la première machine, et ainsi de suite, pour s'exercer et avancer petit à petit.