Il paraît qu'en France l'industrie avait repris plus vite et avec plus de puissance; car on vit arriver à Gand quelques envoyés chargés d'embaucher de bons ouvriers pour les villes du département du Nord.

Wildenslag et ses fils accueillirent avec joie cette occasion favorable d'échapper à la détresse et acceptèrent leurs conditions. On leur payerait leurs frais de voyage et ils gagneraient en France un salaire plus élevé qu'en Belgique.

Certes, dans d'autres circonstances, la pensée de quitter sa ville natale aurait effrayé et attristé madame Wildenslag; mais aujourd'hui elle se réjouissait de ce voyage comme d'un bonheur inattendu! En effet, elle sortait de l'abîme de la plus profonde misère. D'ailleurs, dès que le travail abonderait à Gand, ils reviendraient. Leur absence se prolongerait donc tout au plus pendant quelques mois.

Lina Wildenslag alla annoncer son départ pour la France avec grande joie à toutes ses voisines.

Lorsqu'elle arriva dans la demeure des Damhout, elle était accompagnée de son mari, qui avait retrouvé toute sa bonne humeur, et il se vanta du salaire élevé qu'on gagnait en France.

—Là, disait-il, un ouvrier mange de la viande deux fois par jour et boit de la bière et quelquefois du vin, absolument comme un riche. Ce sera une vie amusante et une éternelle bombance!

Madame Damhout reçut cette nouvelle avec tristesse. La pensée que Godelive suivrait ses parents et qu'elle ne la verrait plus de longtemps l'attristait! mais, comme elle ne pouvait envisager le départ de Wildenslag que comme une chose très-naturelle et comme un moyen d'échapper à la misère, elle ne fit aucune objection; seulement, elle plaignait Godelive d'être obligée de quitter son atelier, où elle était si bien et où elle pouvait espérer un prompt avancement.

Madame Wildenslag le regrettait aussi; mais elle pensait qu'il était possible de trouver en France un autre bon atelier pour Godelive.

Là-dessus, Wildenslag répondit:

—Bah! bah! avec ton atelier! Godelive est devenue assez forte. Lorsqu'elle verra comment ses frères et sœurs gagnent de l'argent, elle voudra d'elle-même travailler dans une fabrique.