Après que ses voisins l'eurent quittée, madame Damhout médita longtemps sur les paroles de Wildenslag. Elle ne savait pas pourquoi l'idée que Godelive irait dans une fabrique l'affligeait. En vérité, elle avait rêvé pour la chère enfant un tout autre avenir, mais son propre fils ne travaillait-il pas dans une fabrique? Ce n'était pourtant pas la même chose: Bavon pouvait devenir contre-maître.

Surmontant sa tristesse, elle se dit que madame Wildenslag s'arrangerait probablement pour que sa Godelive continuât en France l'état de couturière; l'absence de ses voisins ne serait pas longue, puisque tout faisait supposer que le travail reprendrait bien vite à Gand. D'ailleurs, il n'y avait rien à y faire. Les Wildenslag avaient raison d'accepter avec joie la planche de salut qui leur était tendue.

Lorsque, le soir, Bavon revint à la maison, sa mère lui dit que les Wildenslag avaient résolu de partir le surlendemain au point du jour pour la France.

Cette nouvelle émut Bavon d'une étrange façon; il courba la tête, baissa les yeux sans rien dire et ne répondit même pas lorsque sa mère lui demanda pourquoi il s'affligeait de ce qui était, en définitive, un bonheur pour les parents de Godelive. Enfin il dit d'un ton résigné:

—En effet, mère, c'est un bonheur pour eux. J'étais tellement habitué à trouver Godelive ici le soir… Maintenant, je serai seul, toujours seul avec toi; mais je ne suis plus un enfant… Si Godelive réussit et est heureuse en France, je ne m'attristerai pas trop de son absence. Tu as raison, mère, l'homme doit se raidir contre le sort. D'ailleurs, qui sait si nos voisins ne reviendront pas dans quelques mois?

Bavon s'affaisa sur une chaise, resta longtemps plongé dans de profondes réflexions, le regard fixe et poussant de temps en temps un gros soupir, comme si un lourd fardeau pesait sur sa poitrine.

Il était déjà tard lorsque Godelive parut dans la chambre, tenant son tablier sur ses yeux, et annonça avec des pleurs et des sanglots son prochain départ pour la France.

Malgré le chagrin qu'il éprouvait lui-même et qu'il avait toutes les peines du monde à dissimuler, Bavon essaya de consoler la jeune fille. Damhout et sa femme se joignirent à lui, mais Godelive était inconsolable.

Enfin, quand Godelive eut la force d'articuler quelques paroles intelligibles à travers ses sanglots, elle dit pourquoi ce départ l'effrayait et l'affligeait si profondément. Elle se rappelait la bonté infinie que madame Damhout avait toujours eue pour elle, l'amitié que Bavon lui avait vouée; elle parla de bienfaits, de générosité et de pitié pour une pauvre enfant repoussée; elle nommait madame Damhout sa bonne mère et Bavon son professeur et son frère. Tout cela, elle allait le perdre. Le monde deviendrait un désert pour elle; tout ce qu'elle avait aimé le plus, elle allait le quitter, peut-être pour toujours.

La petite fille avait des paroles si douces, si tendres et si attendrissantes; l'amour de son cœur pour ses bienfaiteurs s'épanchait si ingénument et si ardemment, que chacun en fut ému jusque dans l'âme.