Bavon resta immobile, il suivait des yeux la pauvre Godelive, qui se traînait derrière ses parents la tête basse et en chancelant. Il espérait qu'elle retournerait encore une fois la tête vers lui; mais les voyageurs arrivèrent au tournant de la route et tous disparurent à la vue de Bavon.
Alors, il lui sembla que quelque chose se déchirait violemment dans son cœur. Le vide affreux qui s'était fait tout à coup en lui et autour de lui le frappait de stupeur, et il secouait la tête comme s'il se demandait l'explication du trouble de ses sens.
Il rebroussa chemin et se dirigea vers la fabrique. L'image de Godelive le suivait partout, avec l'étrange regard qu'il avait vu dans ses yeux. Le mot «adieu!» résonnait sans cesse à ses oreilles; mais le travail est un puissant consolateur, il prête à l'homme une force extraordinaire contre les fantômes qui le poursuivent.
Avant la fin du premier jour, la douleur de Bavon avait déjà diminué, et, quoiqu'il rêvât encore à Godelive et à son départ, le calme et la paix étaient rentrés dans son âme.
Le soir, lorsqu'il revint à la maison, il prit ses livres, comme d'habitude, mais il arriva plus d'une fois qu'il levait tout à coup la tête et regardait sans le savoir autour de lui, comme s'il cherchait quelqu'un des yeux; parfois il se levait au moindre bruit et allait à la porte. Quelque chose lui manquait, et, quoique sa propre distraction le fît rire, sa mère était inquiète de la singulière agitation de son fils.
Aussi elle parlait peu de Godelive avec lui; et, lorsqu'il la forçait de parler de l'amie absente, elle rompait la conversation aussitôt que possible. Son amour maternel lui disait qu'elle ne devait pas donner d'aliment à la profonde tristesse de son fils, bien qu'elle pensât plus à Godelive que son fils lui-même.
Il s'écoula ainsi une quinzaine de jours. Bavon paraissait consolé de l'absence de Godelive, et, s'il en parlait encore, c'était avec calme et avec raison.
Le père Damhout était à peu près guéri. Il s'était déjà rendu à la fabrique de M. Raemdonck pour y être accepté. Encore une semaine et il reprendrait son métier de fileur.
Un jour, un professeur de l'école communale vint chez eux pour les inviter tous, au nom du directeur, à la distribution des prix, qui était fixée au lundi suivant. Il était bien vrai que Bavon, n'ayant pas continué à fréquenter l'école, n'avait pas droit aux prix; mais les instituteurs avaient décidé que son zèle, ses progrès et surtout sa belle conduite, méritaient une récompense publique. Bavon remporterait donc un prix extraordinaire. Lui-même et ses parents ne pouvaient pas négliger d'assister à la solennité de la distribution des prix. Ils reviendraient sans aucun doute contents et fiers à la maison.