Madame Damhout était si profondément touchée, qu'elle s'appuya sur la table pour ne pas tomber; mais elle se releva, sauta au cou de son fils et le pressa sur son cœur maternel avec une tendresse fiévreuse. Damhout, muet de stupeur, versait des larmes de joie; les petites filles battaient des mains et dansaient avec ivresse.

Le soir, Bavon, assis à côté de sa mère, était silencieux et triste. Il lui dit qu'il était très-fatigué; mais madame Damhout voyait bien qu'il avait autre chose dans l'esprit.

Elle murmura enfin d'une voix contenue:

—Bavon, tu songes à quelqu'un. Moi aussi, mon fils. Lorsqu'on est heureux, n'est-ce pas, on voudrait que tous ceux qu'on a aimés le fussent aussi?

—Oui, mère, répondit-il, l'homme n'est pas toujours maître de ses pensées; mais ce n'est rien. C'est un souvenir de mon enfance qui surgit dans mon cœur malgré moi.

Un dimanche, à la nuit tombante, une femme déjà âgée et une jeune fille sortirent de l'étroite ruelle où les Damhout avaient demeuré jadis. Leurs vêtements déguenillés, leur pas incertain et leur appréhension visible, tout en elles témoignait non-seulement d'une grande misère, mais aussi d'un profond découragement. Elles marchaient lentement, silencieuses et la tête baissée, le long des maisons, comme écrasées sous un sentiment de honte ou de frayeur secrète.

Il y avait, cependant une différence remarquable dans leur aspect. Tandis que la femme, comme une personne depuis longtemps habituée à la pauvreté, était, pour ainsi dire, couverte de haillons, la fille avait probablement fait tous ses efforts pour cacher, autant que possible, les signes extérieurs de la misère. Ses vêtements, bien que très-usés, étaient d'une extrême propreté; et son bonnet, quoique rapiécé et recousu, était aussi blanc que la neige.

Lorsqu'elle levait par hasard la tête pour éviter un passant, on la regardait avec surprise, comme si l'on était étonné de trouver de pareils traits sous ces misérables habillements.

En effet, la pauvre fille était très-jolie; dans ses yeux bleus, quoique maintenant obscurcis par le chagrin, brillait une étincelle d'intelligence et de sensibilité; ses joues étaient fraîches et son front d'un blanc de lis. En outre, il y avait dans la coupe de ses habillements, dans l'élégance de ses formes et dans la modestie de son allure, quelque chose de particulier qui ne permettait pas de douter que la jeune fille n'eût reçu une bonne éducation.

Quelque douloureux événement avait précipité cette malheureuse d'une position plus élevée dans une misère si profonde, qu'on devait la prendre, elle et sa compagne, pour des femmes qui demandent leur pain à l'aumône.