—J'irai la chercher, monsieur… Moi aussi, j'étais honteuse de la tentative que j'avais à faire auprès de vous; mais les bienfaits des nobles cœurs tels que vous n'humilient pas, au contraire. Je le ferai comprendre à Godelive, monsieur. Elle viendra vous remercier.
À ces mots, madame Wildenslag sortit.
Bavon succombant sous le poids de ses émotions, se laissa tomber sur une chaise et cacha son visage dans ses mains. L'expression de sa physionomie trahissait une lutte intérieure contre des pensées qui le troublaient malgré lui. Cependant, après quelques minutes, il parut avoir triomphé de la révolte secrète d'un sentiment qu'il croyait dompté, car il releva la tête et se dit avec un sourire un peu ironique:
—Ce sont des songes que la réalité dissipe. Pas de rêves impossibles! Oui, c'est notre devoir de reconnaître et de récompenser ce que la bonne petite Godelive a fait autrefois pour mon père malade. Si nous la laissions dans le malheur, ce serait une cruelle ingratitude; notre devoir est très-simple et facile à remplir. Nous les aiderons et nous les protégerons, jusqu'à ce que Godelive ait trouvé à se placer avantageusement dans un établissement d'instruction, jusqu'à ce qu'elle ait les moyens de vivre tranquillement et à son aise. Nous veillerons sur eux de manière à les préserver du malheur.
Il courba de nouveau la tête et fixa ses regards sur le parquet. Après un moment d'immobilité, il reprit avec un soupir:
—C'est étrange. On dirait que l'homme renferme en lui une double créature… Mais non; son cœur et sa volonté ne sont pas toujours d'accord. Et cependant, je dois chasser cette pensée, puisque entre elle et moi s'est élevée une impossibilité sociale, je dois oublier mon enfance. Son malheur me prescrit le respect: ne blessons pas son cœur sensible. Ah! l'on sonne. La voilà! Comme mon cœur bat! Il faut que je reste maître de moi… Pauvre petite Godelive, était-ce ainsi que je devais te revoir!
Madame Wildenslag entra dans la chambre, suivie de sa fille.
Godelive, confuse, tenait la tête baissée comme une condamnée, et n'osait pas lever les yeux. Elle tremblait visiblement et ce n'est que lorsque sa mère la prit par le bras qu'elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre.
Bavon avait laissé échapper un cri étouffé et il avait fait un pas pour s'approcher de la jeune fille et lui prendre la main. Mais il se retint et dit:
—Godelive, pardonnez-moi. Je souhaitais si ardemment vous revoir! Ne soyez pas honteuse; je sais ce que vous avez souffert et ce que vous avez fait pour vos parents. Ces mauvais vêtements vous rehaussent à mes yeux, et le seul effet qu'ils produisent sur moi, c'est de m'inspirer un sentiment de profond respect pour le noble cœur qu'ils couvrent.