La jeune fille leva la tête et dit d'une voix calme, mais avec un accent solennel:

—Monsieur, je vous remercie du fond de mon âme, plus encore de vos bonnes paroles que de vos bienfaits. Vous ne nous délivrez pas seulement d'une crainte affreuse, vous nous sauvez de la misère. Soyez béni! À toutes mes prières je mêlerai votre nom et le nom de vos parents, afin que Dieu vous rende aussi heureux que vous le méritez.

Bavon paraissait interdit, un éclat étrange brillait dans son regard. Sa main tremblante s'appuyait sur la table comme s'il avait eu besoin d'un soutien. Ces grands yeux bleus si languissants et si pleins de reconnaissance, qui se fixaient sur lui; ce joli visage, ce front pur, où la pudeur et la confusion répandaient un nuage rosé!… oh! elle était plus belle encore que l'angélique Godelive de ses rêves. Quel combat violent il livrait contre son cœur! Mais il fallait maîtriser ses sens égarés; le respect de lui-même, le respect de la malheureuse Godelive le lui commandaient. Un soupir étouffé souleva sa poitrine oppressée; il se laissa choir sur une chaise et dit avec un calme apparent:

—Vous revoir après huit années d'absence, Godelive, est pour moi une grande joie. Cela me remue. C'est naturel, n'est-ce pas? Les souvenirs de l'enfance vivent dans le cœur de l'homme et s'y réveillent toujours avec une nouvelle force!… Ah! je vous laisse là debout au milieu de la chambre. Excusez-moi; prenez un siège.

—Monsieur, balbutia-t-elle, ayez compassion d'une malheureuse jeune fille. Votre bonté est infinie. Je suis émue, je me sens malade, et mes forces m'abandonnent… Accordez-moi comme une grâce de quitter cette maison aujourd'hui. Demain matin, je serai plus calme et je pourrai exprimer à madame votre mère ma reconnaissance sans bornes.

—Vous voulez partir, Godelive? s'écria le jeune homme avec chagrin. Oh! non, je vous en prie, encore un instant.

Poussée par sa mère et pour déférer à ce vœu, la jeune fille s'assit et baissa de nouveau la tête. On eût dit que le regard de Bavon lui inspirait de l'effroi, et, en effet, chaque fois qu'elle l'avait rencontré, elle avait tressailli.

—Dites-moi, Godelive, dans votre pénible existence, avez-vous quelquefois pensé à notre heureuse enfance? demanda Bavon.

—Ma seule consolation en ce monde, soupira la jeune fille, était le souvenir de votre bonté pour la pauvre enfant malade.

—Et pour moi, Godelive, l'unique mais amère douleur de ma vie, c'était de penser que la douce compagne des années de mon enfance errait perdue et malheureuse par le monde.