Cette nouvelle me déchira si cruellement le coeur, et il me fallut faire tant d'efforts pour cacher mon désespoir, que je me précipitai hors de la porte en poussant un éclat de rire insensé, sans savoir où je courais.

Quelques minutes après, je me trouvais de nouveau dans ma chambre, me demandant avec étonnement ce que j'y venais faire. Pourquoi m'éloigner, pourquoi quitter la ville, peut-être le pays, maintenant que Rose allait se marier, et qu'une barrière infranchissable allait se dresser entre elle et moi? Non, ce n'était pas cette idée qui m'avait ramené dans ma chambre, ce n'était que l'habitude.

À ces murailles, j'avais confié tous mes secrets, tous les battements de mon coeur; le besoin d'un épanchement solitaire m'avait ramené là; et, cette fois encore, le plancher vermoulu but mes larmes amères.

Insensiblement mon sang commença à bouillir, et bientôt une indescriptible rage sécha mes yeux. Je formai le projet d'attendre Conrad de Somerghem en plein jour dans la rue, de le traiter de lâche, de lui cracher au visage, de lui dire qu'un de nous devait mourir, et que, s'il n'était pas un ignoble poltron, il consentirait à ce que l'épée ou le pistolet décidât entre nous. Mais, alors, un sourire ironique contracta mes lèvres, car je reconnus que j'étais d'une trop basse extraction pour pouvoir espérer que M. de Somerghem accueillerait mon cartel autrement qu'avec mépris; peut-être me jetterait-on en prison comme un fou dangereux;—et, d'ailleurs, cette agression violente ne ferait-elle pas du secret de mon amour un scandale public? Et mes bienfaiteurs, et ma mère?

Je tombai anéanti sur une chaise; je cachai dans mes mains ma tête brûlante, hurlant et grinçant des dents, en reconnaissant ma complète impuissance! Je me levai en sursaut en entendant les pas d'une personne qui montait rapidement l'escalier de ma chambre. C'était dame Pétronille, qui accourut vers moi les bras tendus, en s'écriant avec joie:

—Monsieur Léon, grande nouvelle, grande nouvelle! Le savez-vous déjà? Rose va se marier.

Je la regardai avec des yeux hagards.

—Oui, oui, cette nouvelle vous surprend et vous agite, je le conçois, dit-elle. Elle m'a fait aussi beaucoup d'impression, lorsque mon mari, qui revient à l'instant de son ouvrage, me l'a apprise.

«Si j'étais à votre place, je courrais chez M. Pavelyn pour féliciter Rose. Cela leur fera beaucoup de plaisir, car c'est un très-beau mariage, et ils sont fort contents....»

Elle parlait encore, pendant que je descendais l'escalier en courant pour lui échapper.