Maître Jean fumait sa pipe sur la porte; il se retourna au bruit de mes pas et dit en riant, pendant qu'il s'écartait pour me laisser passer:
—Vous êtes si pressé? vous le savez déjà? Rose va se marier.
Mais, moi, je ne me connaissais plus; je faillis le renverser, et je m'élançai dans la rue avec une précipitation furieuse.
Les passants et les maisons, tout me criait: «Le savez-vous déjà? Rose va se marier.» Et, lorsque j'atteignis enfin la porte de la ville, et vis devant moi la rase campagne et le chemin qui devait me conduire à Bodeghem, il me sembla que la ville avait réuni toutes ses voix pour crier encore derrière moi:
—Le savez-vous déjà? Rose va se marier!
XXV
J'étais à Bodeghem. Mes parents croyaient, comme M. Pavelyn, que j'étais revenu dans mon village natal pour me rétablir de ma maladie et me reposer des fatigues du concours de l'Académie. Ma faiblesse évidente et la maigreur de mon visage donnaient une apparence de vérité à cette supposition. Certainement, si j'avais fait mon apparition dans la maison paternelle dans l'état de démence où j'avais quitté la ville, chacun, et surtout ma mère, aurait deviné qu'il m'était arrivé quelque chose d'extraordinaire, et qu'une douleur mortelle m'avait brisé le coeur; mais, après ma fuite d'Anvers, j'avais eu le temps de me calmer peu à peu. L'air frais, le calme des champs, la fatigue d'un long voyage à pied avaient dompté mes passions et laissé pénétrer dans mon esprit la lumière de la raison. Deux heures avant d'arriver au village natal, j'avais retrouvé la pleine conscience de mon devoir. J'avais résolu de nouveau d'enfermer dans mon coeur le secret de ma douleur et de le garder jusqu'au tombeau. Maintenant que Rose allait se marier, la moindre confidence de mon amour, le moindre signe même qui pouvait trahir ses sentiments ou les miens eût été une lâcheté ou une mauvaise action. Je ne pouvais rien dire, même à ma mère; sinon mon père finirait sans doute par en savoir quelque chose, et, dans son honnêteté inflexible, il m'accablerait de reproches dont mes frères et mes soeurs pourraient deviner la cause.
Je n'avais donc laissé soupçonner à personne la véritable cause de mon retour inattendu au village natal, et, comme j'étais encore pâle et maigre, je n'eus pas beaucoup de peine à faire croire à tout le monde que ma tristesse et ma taciturnité n'étaient que les suites de ma faiblesse physique.
Ma mère m'avait bien parlé du danger qu'elle m'avait montré lors de son dernier voyage à Anvers; mais je l'avais rassurée en lui disant que nous nous étions trompés tous les deux sur les dispositions de Rose à mon égard, et que, depuis, je l'avais trouvée la même qu'autrefois.