Dès ce moment, elle ne me demanda plus rien et me laissa en pleine liberté. Elle m'entoura des plus tendres soins, me prépara des tisanes qui, d'après elle, devaient me fortifier, et me força de prendre une nourriture choisie; mais il ne lui paraissait pas désagréable que je restasse des journées entières absent de la maison, et que, le soir, j'allasse me coucher avant tout le monde, pour être seul et ne pas devoir parler; car, lorsque parfois mon père me faisait des reproches au sujet de ma conduite singulière, elle me défendait en disant que le grand air, la marche et le repos pouvaient seuls me rendre la paix que j'avais perdue.

J'aurais peine à vous raconter la singulière vie que je menais à Bodeghem. J'errais sans cesse dans le château inhabité, dans les bois et dans les endroits solitaires, l'esprit assailli par un rêve qui, pareil à un nuage épais, me tenait séparé du reste du monde. J'avais beau appeler à mon secours toute ma raison et toute ma volonté pour dissiper le brouillard de mon esprit, c'était peine inutile; je ne voyais que Rose et son regard plaintif, je ne sentais que le ver du chagrin qui me rongeait le coeur, je n'entendais que ces mots effroyables: «Le savez-vous? Rose va se marier!» qui me poursuivaient sans m'accorder un instant de répit.

La violence de la passion et l'amertume du désespoir s'étaient tout à fait évanouies en moi; je ne haïssais et n'accusais personne au monde, pas même le sort cruel, pas même le futur époux de Rose, et l'image de mon rival, lorsqu'elle se présentait devant mes yeux, ne m'arrachait aucun signe de colère ni de haine. Un chagrin immense, une résignation rêveuse, une sorte d'exaltation maladive dans ma douleur, avaient remplacé en moi tous les mouvements violents du coeur. Convaincu dès lors que je n'étais pas né pour trouver jamais le bonheur dans le monde réel, je rassemblai un à un tous les souvenirs de ma vie passée, et, avec ces souvenirs, je me fis un monde imaginaire, où mon âme trouva la seule source de paix et de consolation qui pouvait encore s'ouvrir pour elle.

En me promenant dans le jardin du château je m'arrêtais sur le pont et regardais l'eau en tremblant; puis, retournant à des pensées moins tristes, je contemplais pendant des heures la pelouse qui s'étendait à côté. Je voyais dans mon esprit une petite fille délicate et jolie comme un ange, et, à côté de cette charmante créature, un pauvre petit garçon qui ne savait pas parler, mais dont les yeux, au moindre mot et au moindre sourire de la petite fille, étincelaient d'admiration, de reconnaissance et d'orgueil. Je suivais en marchant ces heureux enfants, je tremblais d'une bienheureuse émotion quand j'apercevais sur le visage de la petite fille un sourire d'amitié pour le petit garçon; j'assistais à leurs jeux quand ils traçaient un parterre de fleurs dans le petit sentier, je courais avec eux derrière les papillons, j'écoutais leurs paroles, je comptais les battements de leur coeur, et je reconnaissais avec une cruelle satisfaction qu'alors déjà une puissance fatale dominait ces innocentes créatures, et avait déposé dans leur coeur le germe d'un amour infini.—J'interrogeais les arbres, les fleurs, les oiseaux, pour faire revivre devant moi le souvenir du bonheur perdu, jusqu'à ce que le crépuscule du soir et la fatigue de mon cerveau vinssent m'avertir qu'il était temps de retourner à la maison.

D'autres fois, j'errais dans les bois, et je cherchais les arbres auxquels j'avais jadis raconté mes chagrins ou confié mes espérances; je reconnaissais tous les endroits où je m'étais assis, et je croyais voir briller encore dans l'herbe les larmes que j'y avais versées huit ans auparavant.—Dans ce temps-là, je pleurais de bonheur; le soleil de l'espoir inondait mon coeur de sa lumière! Maintenant, je n'avais plus d'espoir; ma vie était fermée par le mur sombre de l'impossibilité; c'est pour cela que je n'avais plus de larmes. Les larmes sont une plainte et une prière pour demander du secours ou de la pitié. Pourquoi me plaindrais-je ou implorerais-je la pitié, moi, à qui aucune puissance terrestre ne pouvait donner ce que mon coeur désirait; moi, dont les chagrins par leur nature même, devaient être éternels?

D'autres fois encore, je m'asseyais au bord de la prairie où l'enfant muet avait travaillé pendant des semaines et des mois à tailler des figures.—Chers trésors, avec lesquels il voulait acheter un sourire!—Je voyais l'endroit où l'enfant s'était roulé par terre dans les convulsions du désespoir, parce que sa langue lui refusait des sons intelligibles; je voyais le peuplier blanc dont l'écorce portait encore les signes mystérieux par lesquels l'enfant avait voulu exprimer une chose qu'il ne comprenait pas lui-même. Les vaches qui broutaient dans la prairie, les coups de fouet des bergers, les vapeurs argentées au-dessus des ruisseaux, la splendeur du soleil couchant, tout me rappelait les souvenirs du passé et ma belle jeunesse, et me faisait oublier ma morne douleur en montrant à mon imagination l'image d'un bonheur qui avait été, et qui ne reviendrait plus pour moi....

Il y avait déjà longtemps que j'étais à Bodeghem; ces rêveries que rien ne dérangeait, cette solitude complète, cette vie au milieu des souvenirs qui berçaient mon âme m'étaient si douces, que je n'avais pas songé une seule fois à la nécessité de me créer une existence indépendante au moyen de mon art. Quelques observations calmes, mais sévères, de mon père, me rappelèrent enfin à la conscience de ma position.

Un matin que j'allais sortir pour commencer ma promenade solitaire, mon père m'appela dans son atelier. Il me déclara que ma conduite lui semblait blâmable et d'autant moins compréhensible, que je ne disais jamais un mot au sujet de mes intentions pour l'avenir; il me dit que j'étais un homme maintenant et que je devais avoir assez de fierté pour ne vouloir pas toujours rester à la charge de M. Pavelyn. Je n'étais pas encore tout à fait guéri de mon indisposition, et mon père comprenait bien que j'eusse encore besoin de repos; mais cela ne pouvait pas m'empêcher, croyait-il, de penser à mon avenir.

Je reconnus la sagesse de son avertissement, et je promis de suivre son conseil. En effet, dès que je fus hors du village, dans les champs, je me mis à réfléchir à ce qu'il me restait à faire. Je ne voulus pas retourner à Anvers. Je ne me sentais plus poussé à me rapprocher de Rose. Elle se marierait et m'oublierait. Je souhaitais sincèrement qu'elle fût heureuse sur la terre; mais je ne la verrais plus jamais; j'étais bien convaincu que mon amour pour elle ne mourrait qu'avec moi; mais, s'il ne m'était pas donné de vivre en sa présence, je porterais sa mémoire et son image dans mon coeur jusqu'à ce que la tombe se refermât sur mon secret et sur ma souffrance. Je ne franchirais donc plus l'enceinte d'Anvers. Je ne pouvais qu'aller à Bruxelles pour y chercher de l'ouvrage chez l'un ou l'autre sculpteur; mais que dirait M. Pavelyn d'une pareille décision? La lui faire connaître serait imprudent et ridicule; car il ne me permettrait jamais d'aller travailler à la journée chez un autre artiste, ni même de chercher la fortune et la renommée dans une ville éloignée, où il ne pourrait prendre part à mes succès et me prodiguer ses encouragements.

En réfléchissant ainsi comment je pourrais exécuter mon projet sans blesser profondément mon bienfaiteur, j'étais arrivé très-loin dans les champs, et je me tenais appuyé sur le parapet d'un pont, regardant couler lentement l'eau du ruisseau; mais je ne voyais rien. Toutes les facultés de mon esprit étaient concentrées sur la question qui, pareille à une énigme insoluble, se présentait depuis une heure à mon cerveau;