Eh ce moment, j'entendis prononcer mon nom derrière moi. Je me retournai: c'était ma soeur cadette qui me cherchait et qui accourait vers moi tenant ses sabots à la main.

—Frère, s'écria-t-elle, vite! tu dois aller au château. M. Pavelyn est à Bodeghem.

—M. Pavelyn? demandai-je tremblant de surprise. Et madame ... et mademoiselle ... sont-elles avec lui?

—Il est seul, frère, tout à fait seul. Je l'ai vu descendre de voiture, et il m'a chargé de te dire qu'il voulait te parler. Ma mère m'a envoyée pour te chercher. Heureusement, le maréchal-ferrant a su me montrer par où tu étais sorti du village.

La certitude que Rose n'accompagnait pas son père avait dissipé tout à fait ma frayeur. Pendant que je retournais avec ma soeur au village, répondant çà et là un mot à son innocente conversation, mon esprit craintif essaya bien de m'inquiéter en me demandant pourquoi M. Pavelyn pouvait être venu à Bodeghem et désirait me parler; mais je me rassurai par cette réflexion que, puisque mon protecteur avait l'habitude de venir chaque semaine passer au moins une demi-journée à son château, il y avait plutôt lieu de m'étonner qu'il eût laissé s'écouler trois semaines sans y paraître. Pourquoi d'ailleurs, aujourd'hui qu'il était au village, retournerait-il à Anvers sans m'avoir vu?

À l'entrée du château, je rencontrai un domestique qui me dit que M. Pavelyn se promenait dans le jardin, et que je le trouverais probablement dans le bosquet, au bout de l'allée des hêtres, puisqu'il s'était dirigé de ce côté.

Je suivis le chemin indiqué et traversai rapidement la longue avenue des vieux hêtres. Quand j'arrivai dans le bosquet, j'aperçus mon protecteur dans le lointain; il était assis sur un banc de bois au pied d'un arbre, la tête profondément courbée, et les bras croisés sur sa poitrine, comme un homme qui est plongé dans de graves réflexions. Craignant de le surprendre désagréablement je fis du bruit pour annoncer ma présence; mais j'étais déjà tout près de lui lorsqu'il leva la tête et tourna les yeux vers moi. Un doux et aimable sourire se dessina sur ses lèvres; il me tendit la main sans se lever et me dit:

—Te voilà, mon bon Léon: je suis charmé de te voir. Comment vas-tu maintenant? Tu es encore très-maigre; l'air de la campagne ne t'a pas encore entièrement rétabli; mais avec le temps, cela viendra.

Je connaissais si bien la voix de mon protecteur, j'en avais observé si attentivement pendant toute ma vie toutes les intonations, que je fus persuadé que son coeur était rempli en ce moment d'une profonde tristesse. Mon visage trahit probablement ma pensée, car il ne me laissa pas le temps d'exprimer mon inquiétude.

—Tu lis sur mes traits que j'ai du chagrin, n'est-ce pas? dit-il. Tu ne te trompes pas, Léon; mais je me sens très-malheureux. Depuis quelque jours l'avenir me paraît sombre comme la nuit. Cependant, j'ai encore une espérance; j'ai pensé que, toi sur qui j'ai veillé comme un tendre père, tu pourrais seul peut-être, préserver ma vieillesse d'un éternel chagrin, et j'ai cru que tu ne me refuserais pas le service que je viens te demander.