Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche.... Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains appuyées sur le bord de la table.
J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout, et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière:
—Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre mère. Vous lui déchirez cruellement le coeur! Pour l'amour de moi, montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort!
Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme....
Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me montrant une chaise à côté d'elle:
—Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.
Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie, sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je penchai la tête sur ma poitrine.
—Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais, maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon coeur bat plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption. Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui, oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage, vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a lui pour moi.
Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage trahit le doux espoir qui était descendu dans mon coeur.
Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée, jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui m'était arrivé.