—Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à coeur ouvert. Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup pensé à moi?

—Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....

—Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J'ai tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour compter les battements de votre coeur, si loin, que vous fussiez, je n'avais qu'à poser la main sur mon propre coeur, et je suis certaine que ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux existences n'en font qu'une.

Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles d'ardente reconnaissance.

La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon coeur palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée.

Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas; au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup:

—Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière?

—Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.

—J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi, j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années. Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son coeur aussi distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante!

J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais les larmes monter de mon coeur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation affreuse.