—Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure, n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre, les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie éternelle?
Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je me mis à pleurer en silence.
—Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre coeur de tristesse, c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car, Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir, n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité; promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un beau voyage.
J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.
Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la promesse qu'elle me resterait chère après sa mort.
Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un élan vers elle.
Elle me prit la main et dit avec une joie extrême:
—Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir: la mort ne nous séparera pas.
Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de notre vie.
—Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des paroles où respirait une confiance profondément sentie.