Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette superstition; peut-être semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais lors même que Rose se fût trompée, sa puissance sur moi était si absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui ne peuveut exister. Et quel art, quelle éloquence irrésistible n'employait-elle pas pour étouffer tous les doutes qui s'élevaient en moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon coeur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner moi-même quelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit.
Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà indissolublement unies dans la patrie éternelle.
Un jour, cependant, Rose parut rêveuse et taciturne.
Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de gaieté disparaissait immédiatement de son visage; elle semblait distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que la veille.
Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands efforts sur elle-même pour affecter la gaieté et la confiance, afin de consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la poursuivait, et je tâchai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire croire que sa mélancolie était la suite d'une agitation nerveuse et maladive.
Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ailleurs, et qu'elle m'écoutait avec distraction.
—Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me refusez ma part de votre douleur?
—Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la paix du coeur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours s'est élevée, en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable. J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon?
Je l'assurai que rien ne me coûterait pour satisfaire ses moindres souhaits, et j'attendis avec une certaine anxiété la confidence annoncée.
—Léon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pensée se dresse comme un fantôme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour l'autre est née dans notre coeur à notre insu. Nous l'avons combattue, nous avons lutté sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins. Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes nos forces, jusqu'à la dernière? Et s'il était vrai que, tout en luttant, nous eussions pourtant nourri et caressé en nous-même ce sentiment d'amour, nous serions coupables; le lien qui unit nos âmes ne serait qu'une faiblesse indigne, un fol égarement. Ô Léon, je vais bientôt paraître devant Dieu!