—Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous avait unis, et que la bénédiction du prêtre eût sanctifié notre amour, notre affection ne serait pas seulement légitimée aux yeux du monde, mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement unis. Alors je pourrais paraître sans crainte devant son tribunal redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des âmes; et vous, vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je veillerais sur mon époux, et vous penseriez à l'hymen que le ciel même aurait béni.
Mon coeur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme! nos âmes recevraient le sceau ineffaçable de l'union des âmes!
—Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de préserver ma mémoire de toute faiblesse dans votre coeur; car, Léon, je veux vivre dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins matériels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas, à recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'être toujours fidèle à ma mémoire jusqu'au jour où sonnera l'heure de votre délivrance?
Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange et triste désir.
Elle me répondit qu'elle en avait déjà parlé à sa mère, et qu'elle était convaincue que son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me forcer, cependant, et essaya de me démontrer que c'était un grand sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre hésitation ou entrevoyait la plus légère objection, je ne devais point accepter sa proposition, m'enchaîner pour jamais à une femme qui reposerait peut-être bientôt sous la froide terre du cimetière; mais que, si ma tendresse était assez profonde et assez dévouée pour consacrer ma vie à une morte, elle me demandait mon consentement comme la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner.
Ému jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais osé espérer tant de bonheur, et que la bénédiction du prêtre, en sanctifiant notre amour, m'apporterait une félicité inexprimable.
Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'éclat de l'exaltation sur le visage, et reprit:
—Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de chagrin. J'attendrai avec une joyeuse espérance le moment solennel de notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là, vienne alors l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne séparera rien.... Venez Léon, rentrons maintenant. Après le dîner, quand vous serez parti, je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur, quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fiancé, me sentir soutenue car celui qui sera mon époux avant peu!...
Nous rentrâmes. M. et madame Pavelyn virent avec étonnement le changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue subitement.
À midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents, Rose m'adressa encore un clin d'oeil pour me promettre que son voeu s'accomplirait infailliblement.