Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement, comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant, que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus de place pour mes petites maisons et mes églises.
Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle, et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'oeil toute cette richesse et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit abattre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes efforts.
J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol.
Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les petites scènes que je jouais devant elle; mais elle semblait ravie d'une joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon coeur. Mes parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères et soeurs écoutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n'étions occupés que de nous; elle ne prêtait attention qu'à mes figurines et à mes jeux....
La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer. Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l'un contre l'autre. Je jouai sans doute cette scène d'une manière très-vive et très-compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée; mais quand l'un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute, il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d'arbres et de liaisons, nous poussâmes tous deux un long éclat de rire, et Rose dansa de plaisir; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.
Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de Rose avec mon père. Ils nous regardèrent un instant avec satisfaction et parurent charmés de voir que leur fille s'amusait si franchement et rougissait de plaisir.
Le monsieur s'approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus singulières ou peut-être des meilleures petites figures, les examina avec bienveillance et hocha la tête d'un air content; puis il me frappa sur l'épaule en disant:
—As-tu fait tout cela seul? Bravo, mon petit garçon! Ce n'est certes pas très-beau; mais il y a quelque chose; il y a un certain esprit dans ces deux gendarmes qui s'avancent là-bas avec leurs longues jambes. Et que vas-tu faire de toute cette légion d'hommes et de bêtes?
Je montrai du doigt sa fille.
—Tout cela est pour moi, mon père, s'écria Rose. Ah! comme je vais pouvoir jouer! Léon m'apprendra comment ils doivent marcher les uns derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant.