Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là. Cent fois je rêvai que, la main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le paradis, que ma mère m'avait souvent décrit. Mous courions, nous dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles, et moi, malheureux! dans mon rêve, j'avais le don de la parole, et je lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de sentiment.

Puis la scène changeait de nouveau; j'étais assis à une grande table et je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises, que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la boutique du sacristain n'étaient que de la Saint-Jean auprès d'un pareil régal.

D'autres fois, mon imagination s'évertuait à résoudre l'énigme qui occupait mon esprit et piquait ma curiosité depuis la veille. Rose m'avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être ce cadeau? il m'était impossible de faire une supposition probable. Je pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand gâteau, et à beaucoup d'autres choses; mais ma raison me disait que je me trompais assurément.

Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que c'était déjà le matin; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le jour commença à poindre. A peine avions-nous pris le café, que j'importunai ma mère pour qu'elle fit ma toilette et sortît de la commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que je ne devais aller au château qu'après midi, et que j'avais encore une demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la chambre, l'oeil fixé sur l'aiguille de l'horloge. Après que j'eus essayé deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que l'horloge était arrêtée et qu'elle devait la faire marcher, elle me prit par l'épaule, et me mit à la porte, en me défendant de remettre les pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher.

J'errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je tournai autour de l'église, et je regardai avec dépit l'aiguille paresseuse du cadran, jusqu'à ce qu'enfin le premier coup de midi retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie.

Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma place accoutumée à côté de mon père; mais mon assiette resta vide, bien entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là; mes frères et mes soeurs restaient silencieux et me considéraient d'un regard peu amical. L'épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que d'habitude, et plus d'une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en plaisantant d'oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je ne faisais guère attention à ce qui se disait; ces descriptions alléchantes ne m'intéressaient point; je ne voyais que le sourire qui, sur l'aimable visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi.

Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à me déshabiller. Elle me lava avec de l'eau chaude et du savon, et mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que possible, quoique mon père prétendît qu'il était absurde de me revêtir de mes habits de fête pour aller jouer.

Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d'un air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que je pouvais faire et ne pas faire. Elle n'oublia rien: je devais soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant les portes; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le mouchoir qu'elle avait mis dans la poche de mon pantalon; je ne pouvais pas crier ni faire de gestes, et, si l'on me donnait quelque chose, je ne devais pas manquer de me baiser la main, non-seulement parce que cela était poli, mais encore parce que, ne sachant point parler, je n'avais pas d'autre moyen de témoigner ma reconnaissance.

Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d'adieu, et que, frémissant d'impatience, je m'élançai hors de la maison.

Je courus tout d'une haleine à travers le village et l'avenue du château; mais, lorsque j'approchai de la grille ouverte et que je n'aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d'une frayeur secrète. J'entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis, regardant de tous côtés si je ne voyais personne.—Qu'elle était belle la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés! Une large pelouse, pareille à une prairie s'étendait de tous côtés jusqu'au pied des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que j'aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison; mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un arc gigantesque s'élançait d'un bord à l'autre. Ce pont était formé de branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je n'oserais jamais le traverser, de peur qu'il ne se rompît sous mon poids.