Un domestique m'attacha une grande serviette blanche devant la poitrine, de façon que je pouvais à peine remuer les bras.
Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s'amuser beaucoup de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule tâchait de m'encourager en m'adressant de douces paroles.
M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau de pain à côté de mon assiette.
J'étais tout à fait troublé; la sueur perlait sur mon front et le coeur me battait si fort que j'avais peine à reprendre haleine. La soupe fumait devant moi dans mon assiette et chacun m'engageait à manger. Mais j'étais étourdi, et je contemplais mon assiette d'un oeil hébété.
Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main. D'abord j'obéis machinalement à ce qu'elle me disait; mais ensuite, grâce à l'amabilité de ses paroles encourageantes je m'enhardis un peu. Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il fallait m'essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot, elle m'apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon coeur de reconnaissance.
Il y avait des tartes et des sucreries d'une douceur extrême et d'un parfum exquis; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l'or qui brillait sur les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait dans un lointain infini, tout cela m'écrasait par sa grandeur et son éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait irrésistiblement mon regard. C'était une grande statue blanche qui se trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne pouvais me rendre compte de ce qu'elle représentait. C'était un homme à moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui paraissait vouloir s'élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes derrière la tête et deux ailes à chaque pied; il tenait dans sa main droite deux serpents entrelacés.
Déjà Rose, voyant mon étonnement, m'avait dit que cette statue représentait le dieu Mercure; mais, comme ma mère, en me faisant réciter mon catéchisme, ne m'avait jamais parlé d'un dieu semblable, l'explication ne m'apprit rien. Ce n'était pas, d'ailleurs, la signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette oeuvre d'art. J'étais étonné qu'on pût imiter si bien, par le bois ou la pierre, le corps et la figure de l'homme, qu'ils semblaient vivre; car plus d'une fois j'avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce dieu inconnu ne sautât sur moi. J'examinai aussi avec une attention curieuse comment la statue était faite, et je m'efforçai d'en graver les formes dans ma mémoire, comme si jamais il m'eût été possible de tailler dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât.
Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l'on m'en avait fait boire. La rouge liqueur me parut âcre et amère. Lorsqu'on servit le dessert, Rose me dit qu'on allait apporter du vin doux qui me plairait bien. Tandis qu'elle parlait encore, le domestique s'approcha de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement ce qu'il allait faire avec une espèce de pince qu'il tenait à la main....
Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d'une arme à feu; et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand cri, je crus qu'il lui était arrivé malheur.
Tremblant comme un roseau; je sautai sur mes pieds; un cri de frayeur sortit de ma poitrine, et je criai distinctement: