—Rose! Rose!
—Ah! ah! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec joie. Vous l'avez entendu, n'est-ce pas, papa? Il a prononcé mon nom aussi bien et aussi distinctement qu'une personne qui sait parler.
Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n'était pas autre chose que le bruit produit par le bouchon qui s'était échappé avec force du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait semblant d'être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque entièrement.
Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l'étrange phénomène dont ils venaient d'être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une fois de répéter le nom de sa fille; mais il fut obligé de reconnaître, lorsque j'eus fait plusieurs efforts inutiles, qu'il m'était devenu de nouveau tout à fait impossible d'articuler un son déterminé par la seule force de ma volonté.
—C'est sous l'impression de la frayeur ou d'une émotion violente que ce garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J'ai lu plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque chose le frappera ou l'effrayera jamais assez profondément pour lui donner complètement et définitivement la parole?
Je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire; mais ses paroles me firent tomber dans de profondes réflexions, d'où je ne fus tiré que lorsque M. Pavelyn dit à Rose d'aller chercher son cadeau et de me le donner.
La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d'un papier. Pendant qu'elle s'approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le mit dans ma main. C'était une espèce de couteau fermé; mais il brillait comme de l'argent, et le manche était fait d'une sorte de coquille où la lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés.
Rose me le reprit; et, tout en ouvrant successivement les différentes lames qu'il portait, elle me dit:
—Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu m'as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec lequel tu pourrais presque couper un petit arbre; ceci est un canif; en voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime ... et une scie, et une vrille, et un ciseau ... le tout solidement fait en acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C'est maintenant que tu pourras tailler des statuettes, n'est-ce pas?... Je l'ai choisi moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand gâteau; mais je savais bien qu'un cadeau comme celui-ci te ferait plus de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n'est-il pas vrai?
Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me mis à baiser mes deux mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés de la reconnaissance qu'ils y lisaient.