Je m'élance; j'ai des ailes; mes pieds brûlent la terre.... Du haut du pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu'un pan de la robe de ma bienfaitrice.... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans l'étang à côté d'elle. L'eau me vient presque aux lèvres; mais je sens que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de l'eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l'eau pénètre dans ma poitrine par le nez et par la bouche, avec l'air que j'aspire; je suffoque, et je sens mes forces m'abandonner. Alors descend en moi la certitude que je me noie, que je vais mourir; mais ce n'est pas la crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême: non, c'est la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière convulsion ranime en moi la vie, je n'éprouve aucun autre sentiment que le regret et la douleur du malheur de Rose....
Je ne sus naturellement que plus tard ce qu'il advint de nous.
Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d'eux pour savoir ce qui était arrivé. Pendant que l'on nous cherchait devant et derrière le château, et qu'on appelait Rose à grands cris, un des domestiques s'approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui flottait sur l'eau. Il descendit le long du bord de l'étang, repêcha Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse.
Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de terreur mortelle; M, Pavelyn la confia aux soins d'une servante, et se précipita, à demi mort d'inquiétude, vers sa fille.
Rose, qui n'avait pas été longtemps sous l'eau; et qui avait respiré aussi longtemps que j'avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à donner signe de vie et à rouvrir les yeux.
Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l'avait repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l'eau et avoir été obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d'un objet qui semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans l'étang, me trouva sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l'endroit où l'on s'empressait pour faire revenir Rose à elle-même.
C'était une scène effroyable.... Ici, une mère qui s'était évanouie devant l'horrible conviction qu'elle avait vu le cadavre de son enfant noyée; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment et la vie dans le corps inerte de sa fille; plus loin, celui d'un petit garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l'avait abandonné pour toujours.
M. Pavelyn, malgré son émotion, n'avait point perdu sa présence d'esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait d'arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie, afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l'aide de ses domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son enfant.
Pendant ce temps, d'autres gens étaient occupés à me frictionner et à me rouler par terre; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun signe de vie.
Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit chaud, il revint à l'endroit où l'on était en train de me souffler de la fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s'agenouilla près de moi, me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j'avais sauté dans l'étang et soulevé sa tête au-dessus de l'eau pour l'empêcher de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j'étais également revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.