M. Pavelyn m'expliqua d'un ton plus calme quelle était son intention. Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu'au lendemain matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d'hiver de l'Académie venaient de s'ouvrir, et j'étais assez âgé pour ne pas perdre une année sans commencer mes études d'artiste. Quant à mes études scolaires, il me fournirait les moyens de les continuer en même temps.

J'allais devenir artiste, sculpteur! j'étais si touché, si ému de cette heureuse certitude, que, dans mon égarement, je saisis les mains de mon bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de larmes d'amour et de reconnaissance.

Tandis qu'il me retirait sa main, en me recommandant avec attendrissement d'être studieux et attentif, la voiture s'arrêta devant la grille du château.

Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m'interroger pour savoir jusqu'à quel point j'étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en reconnaissant que je l'avais dépassée en plusieurs branches; mais elle fut flattée cependant d'être beaucoup plus versée que moi dans la langue française; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau l'angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me soumis avec autant d'humilité qu'un enfant se soumet à sa mère. Rose me parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de montagnes hautes comme le ciel et de la mer bleue de Marseille. Elle me vanta la riche nature du Midi, so ciel pur et sa température saine et vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu'elle n'était plus aussi pâle qu'auparavant. Le hâle d'un brun clair que le soleil du Midi avait répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.

En causant ainsi de ces choses admirables et de l'avenir qui s'ouvrait devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins pour moi, que j'avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, comme les sons d'une musique enchanteresse.

Je fus très-étonné lorsqu'un domestique vint annoncer que neuf heures étaient sonnées au clocher du village, et qu'il était temps d'aller me coucher. Cette demi-journée n'avait pas duré une heure pour moi.

Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents leur désir de m'emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait frémi à l'idée que son enfant la plus cher—le petit garçon que chacun admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs—allait s'éloigner d'elle, pour toujours; mais les parents de Rose lui avaient fait comprendre qu'un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à mon bonheur à venir. D'ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu'en hiver; M. Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, dans la belle saison, il n'eût l'occasion de m'amener dans sa voiture. Mes parents ne devaient s'inquiéter en rien des frais de mon entretien en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs: M. Pavelyn pourvoirait à tout cela; et, si je restais bon et honnête, si je voulais étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu'à ce que je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une position indépendante.

Le lendemain matin, lorsque ma mère m'eut revêtu de mes plus beaux habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à pleurer en silence et à me serrer sur son coeur avec une tendresse inquiète. Mes soeurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien qu'heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma mère. Des larmes de douleur et d'inquiétude coulaient dans notre demeure, comme si l'adieu que nous allions échanger devait être éternel. Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une idée plus nette de la réalité. Il n'y voyait qu'une faveur particulière du ciel, le bonheur d'un de ses enfants, et il lui semblait qu'au lieu de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.

Lorsque la voiture de M. Pavelyn s'arrêta devant notre demeure, et que le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m'étreignit de nouveau sur son coeur en murmurant à mon oreille:

—Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère! que l'orgueil ne te fasse jamais oublier que tu n'es qu'un pauvre enfant de paysans; respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux....