J'étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui vivaient dans mes yeux. Cela m'empêcha, quelque peine que je me donnasse, de suivre les règles classiques de l'école.
Mes figures n'étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui s'écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne à tort l'épithète d'art gothique.
A mesure que mon oeuvre avançait et que les têtes des statues que j'achevai d'abord prirent leur expression véritable, je commençai à sentir tant d'amour pour ma création, que je restais parfois des heures entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l'ébauchoir à la main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la jeune protectrice.
Il me semblait que ma statue vivait, qu'elle me parlait, et qu'elle avait une âme qui était en communication avec la mienne.
Une pareille folie vous fait hocher la tête? En effet, monsieur, vous devez savoir par expérience que l'esprit de l'artiste s'envole parfois si loin, qu'il franchit les limites de la réalité et se perd dans les ténèbres de l'aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui m'enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.
Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais le sourire de ma statue.
Ce n'était pas étonnant, n'est-ce pas? Ce sourire avait la même expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu'elle serra pour la première fois la main du pauvre muet dans l'humble maison de paysans.
Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n'étaient autres que ceux de l'angélique et délicate figure qui s'était gravée éternellement dans mon coeur? Oh! les années avaient sans doute bien changé Rose! je ne la reverrais plus jamais telle qu'elle était sans cesse présente à mon esprit; mais ma statue, du moins, ma chère création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.