Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l'après-midi, je travaillais avec ardeur à ma statue, lorsqu'on frappa à la porte de ma chambre. Un domestique m'apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle Pavelyn, et il ajouta qu'elle avait manifesté le désir de me voir sans retard.
Je contins mon émotion en présence du domestique; mais, dès qu'il eut descendu les premières marches de l'escalier, je me mis à bondir dans ma chambre, en levant les mains en l'air, et à danser et à chanter de joie, comme un enfant. Rose était donc revenue! Après une si longue absence, j'allais la revoir, enfin! Encore quelques minutes, et je serais devant elle! Cette fois, ce n'était point un vain espoir, une illusion: c'était l'heureuse réalité!
Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m'arrangeai avec soin. Il n'eût pas été poli de faire attendre Rose et de paraître indifférent. Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes propres yeux parce que c'était un jour solennel, et que M. Pavelyn serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé; mais le principal motif de ma coquetterie était l'impérieux besoin d'obtenir l'approbation de Rose par quelque mérite que ce fût.
Lorsqu'au bout d'un bon quart d'heure, je traversai les rues de la ville en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me poussait en avant, et j'avais envie de courir à toutes jambes; mais je me contins, et me forçai au contraire à marcher très-lentement.
Le sentiment des convenances s'était élevé en moi et me mettait en garde contre ma propre agitation. Il me disait que ce n'était pas la petite Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que j'allais rencontrer; il me rappelait à la réserve, au respect et à la conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de ma mère, je résolus de modérer ma joie, et d'aborder Rose avec une politesse calme, jusqu'à ce qu'elle-même, par l'amabilité de son accueil, me donnât le droit d'épancher librement la joie que son heureux retour faisait déborder en mon coeur.
Lorsque j'approchai de la maison de M. Pavelyn, mon coeur battait violemment, et l'impatience et l'incertitude faisaient perler la sueur sur mon front.
Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m'introduisit au salon ... et, là, je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit un pas vers moi, s'arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut:
—Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand! Je ne vous reconnais plus, maintenant.
—Mademoiselle, balbutiai-je d'une voix à peine intelligible, je remercie Dieu du fond du coeur de ce qu'il vous permet de rentrer saine et sauve dans votre patrie.
Nous étions en face l'un de l'autre à nous regarder, moi, avec des joues pâles et des yeux hagards; elle, avec une remarquable liberté d'esprit, et sans autre signe d'émotion qu'un léger sourire qui n'exprimait qu'un certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes traits.