Etait-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait jadis versé la lumière de l'espérance et du bonheur dans les ténèbres de mon mutisme; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d'une fraternelle affection?—cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec luxe, d'un port si majestueux et d'une beauté si frappante, qu'après un premier coup d'oeil, je n'osais plus lever le regard sur elle?

A mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d'amertume. En effet, je ne m'étais pas trompé: la Rose dont l'image avait vécu jusque-là dans mes rêves n'existait plus; la douce illusion de mon âme s'était évanouie pour jamais.

M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j'étais frappé du changement survenu dans la taille de leur fille, s'amusaient de mon embarras, et m'adressèrent quelques plaisanteries amicales.

—Mais, monsieur Léon, s'écria Rose, je puis à peine maîtriser mon étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore un petit garçon; vous êtes un homme maintenant!... Venez, asseyons-nous. Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes content, n'est-ce pas? Vous allez toujours bien?

J'acceptai le siège qu'elle m'offrait. Sa voix était toujours aussi douce qu'auparavant; mais il y avait dans son langage un ton de légèreté, d'autorité et de protection qui, en présence de ma profonde émotion, me parut une marque d'indifférence. Cette froideur me rappela à la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve et avec respect; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout lorsque je trouvais l'occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie;—que si jamais je pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir quelque renommée et honorer ma patrie, je n'oublierais point que sa généreuse bonté avait décidé de mon sort en ce monde.

Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non-seulement les témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me fallut lui parler de mes études à l'Académie, des livres que j'avais lus, et des connaissances dont j'avais acquis par moi-même les principes.

Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et me félicita de la pureté et de l'élégance de mon élocution. D'après son opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie, avec l'assurance de n'y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait l'esprit et les usages.

Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m'interrogeait, c'était mademoiselle Pavelyn, l'héritière d'un des plus riches négociants d'Anvers; moi, qui lui répondais humblement, j'étais le pauvre fils de paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu d'éducation et quelques chances de succès dans l'avenir. Il ne pouvait pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins cela m'arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement avait fait dans mon coeur une blessure saignante. Aussi tout ce que je disais était empreint d'une tristesse résignée; il y avait dans toutes mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d'une remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant à ses encouragements.

Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit cette contrée avec tant d'admiration, et me parla avec tant de sentiment de la merveilleuse nature du Midi, qu'elle me fit vivre pour ainsi dire avec elle sur les côtes de la mer bleue.

Alors j'oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles enchanteresses. J'éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau jardin, les papillons, le pont sur l'étang, et même les petites figurines de bois qu'elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je m'abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn. C'était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une plus grande richesse d'accent, toutefois; mais toujours tendre et amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon coeur. Peut-être m'étais-je trompé! peut-être la petite Rose, ce rêve de mon âme, n'était-elle que voilée sous une forme plus parfaite!