Mademoiselle Pavelyn s'aperçut certainement, à l'expression de mon visage, que les paroles des deux dames ne m'étaient pas agréables, car elle répondit avec intention:

—Cela prouve que le bon goût et l'amour des arts se répandent de plus en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n'y a rien qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu'il prête aux arts.

—Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame; vous vous méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur présence serait désirable partout; mais, vous savez....

Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine contenue, qu'il était honorable au plus haut point pour un homme de s'élever dans le monde par ses propres forces; et il termina, comme d'habitude, en se vantant qu'il ferait de moi un artiste remarquable, quoique je fusse le fils d'un de ses fermiers, d'un pauvre sabotier.

Le rouge de la honte couvrit mon front; je serrai les dents par un mouvement nerveux; je me sentais blessé et humilié.

Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances, que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention, et ne manquait jamais l'occasion de montrer qu'il mettait son amour-propre à faire du fils d'un paysan un homme bien élevé et un artiste distingué.

Pourquoi donc mon coeur saignait-il maintenant à la révélation de la profession de mon père? C'était la première fois que je ressentais cette sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit.

Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l'esprit des deux dames l'effet qu'il en attendait. Dès qu'elles surent que je n'étais que son protégé, leur visage exprima soudain l'indifférence, ou quelque chose de plus désobligeant encore, et elles s'empressèrent de porter la conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument comme si je n'avais pas été présent.

Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de chagrin et d'humiliation. Que n'eussé-je pas donné pour être en ce moment à cent lieues de Rose! Je luttais désespérément en moi-même contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s'indignait contre mes bienfaiteurs mêmes; mais je restai maître de mon émotion, et je ne trahis rien de ce qui se passait en moi.

Au bout d'un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les mêmes cérémonies recommencèrent. L'idée que j'allais subir une seconde fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j'étais attendu ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée.