La permission me fut accordée immédiatement, car j'étais de trop, en effet; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu'elle devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis et à des connaissances.

Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde.

Mademoiselle Pavelyn seule m'accompagna jusqu'à la porte. Sans doute, j'aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention; mais la politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut: «Au revoir, monsieur Wolvenaer!» sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de la maison, le cerveau étourdi et le coeur brisé.

Un flot de pensées me traversa le cerveau; je sentis l'impérieuse nécessité d'être seul pour me recueillir et débrouiller mes idées. Ma douleur faillit même déborder en pleine rue; j'avais peine à comprimer les larmes qui gonflaient mon coeur oppressé, et je n'eus pas plus tôt ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise et me pris à pleurer à chaudes larmes.

Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles réflexions. Enfin, l'épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité à mon esprit. Je commençai à m'élever contre mon inexplicable égarement et à m'accuser moi-même de folie.

Qu'avais-je espéré? qu'osais-je prétendre? Rose n'avait-elle pas été aimable avec moi? Quel droit avais-je d'exiger ou de souhaiter davantage? La profession de mon père m'avait fait rougir comme un affront! mon coeur s'était révolté contre mes bienfaiteurs! C'était donc mon orgueil qui avait été déçu! un amour-propre coupable avait donc chassé de mon coeur la reconnaissance! les exhortations de ma mère n'avaient donc point été sans cause! Ces conseils salutaires, je les avais oubliés; j'avais honte de mon humble naissance, et j'avais osé croire que l'égalité et la familiarité continueraient à exister entre le pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que j'étais! je ne le comprenais que trop maintenant: entre elle et moi, il n'y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout un monde de distance!

Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis à arpenter ma chambre de long en large; j'avais peur de moi-même, et je me frappais le front avec amertume. L'orgueilleuse présomption que je croyais avoir découverte en moi me semblait horrible; et si des larmes jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une sorte de rage aveugle contre moi-même.

Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que j'avais fait pour être jugé si sévèrement. N'avais-je pas le plus profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs? Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une pensée, à ce que je leur devais? Et alors je m'écriai triomphant, avec une entière conviction:

—Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais!...

Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon émotion pouvait bien avoir une autre cause; qu'un sentiment plus égoïste que la gratitude m'avait rendu si sensible en présence de Rose, et m'avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot, vous supposez que j'aimais Rose, non pas seulement parce qu'elle était femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d'un pareil sentiment était caché dans un des replis les plus secrets de mon coeur, comme les événements futurs le démontreront, à cette époque, il y dormait encore ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que, durant ce douloureux examen de mon coeur où j'avais essayé de sonder tous les secrets de mon émotion, je n'avais ni soupçonné ni redouté la présence d'un semblable sentiment.