Enfin, j'envisageai ma position avec plus de calme, et je finis par me moquer de moi-même, comme d'un esprit simple et naïf qui s'était créé un monde d'après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné.
Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m'eût fait du mal; mais le coup ne pouvait se répéter: le bandeau était tombé maintenant, et désormais, j'envisagerais les choses sous leur jour véritable, d'un regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l'exigeaient d'un adolescent qui allait devenir un homme.
A la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable tranquillité d'esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme s'il n'y avait entre eux et moi d'autre lien que leur bienfait, et d'accepter mon sort tel que me l'avaient fait la bonté de Dieu et leur générosité.
XIV
Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j'avais lieu d'être content de l'affection qu'elle me témoignait; mais, malgré la résolution que j'avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui m'envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.
L'amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne s'écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de monsieur. Son langage, toujours affable, était entouré d'une politesse trop étudiée pour être jamais familière et confiante.
Quant à moi, qui m'étais condamné au respect et à la déférence, et m'étais fait une loi de ne pas aller au delà, il est facile de comprendre que son exemple m'imposait une réserve plus grande encore.
La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais plus tenté d'aller chez mes bienfaiteurs qu'autant que le devoir me le commandait. En revanche, je m'occupai davantage de ma statue, qui me représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma soeur d'autrefois, ma chère petite mère! Le plus souvent, il se passait une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. Pavelyn; car, autant que possible, je ne m'y montrais que le dimanche, jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de dîner chez mes bienfaiteurs.
Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à peu et presque insensiblement dans la manière d'être de Rose à mon égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de cordialité dans son sourire; elle commençait, me semblait-il, à désirer ma présence, et paraissait contente chaque fois qu'elle me voyait venir chez son père. Elle insinua même à ses parents de m'imposer comme un devoir une visite tous les huit jours.