Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle m'apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, disait-elle, avait quelque chose d'expressif, de sympathique, de pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu'il fût précédé du mot monsieur; mais, chaque fois, comme si elle était confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.

Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans que je comprisse pourquoi. J'essayais d'expliquer cette impression par la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n'était donc qu'un souvenir qui me troublait....

Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma présence, elle tombait par moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos entretiens, elle s'absorbait dans d'étranges rêveries. Ses parents l'accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, puis qu'elle s'abandonnait à des transports de joie tout à fait singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et le ciel bleu de Marseille; mais Rose, sans repousser absolument cette supposition, affirmait cependant qu'elle n'avait pas la moindre envie de quitter de nouveau sa ville natale.

Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j'avais déjà fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.

Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au ciseau et à l'ébauchoir les lignes saillantes produites par les jointures du moule, ma chambre et l'escalier de la maison où j'étais logé furent tellement remplis de plâtre, que maître Jean en parla à M. Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j'avais travaillé, pour ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu'en ce moment je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.

La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce qu'elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn, qu'il voulut apprendre de moi-même à quoi j'avais travaillé si longtemps en secret.

Je lui avouai la chose telle qu'elle était, en ajoutant que je voulais offrir à Rose ma première oeuvre d'art, et que je lui avais caché ce projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma composition tout achevée, si mon oeuvre obtenait son approbation, comme je l'espérais.

Mon protecteur fut charmé d'apprendre que j'avais assez de confiance en mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut très-impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts; il prenait tant d'intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix à ce premier produit de mon art, qu'il n'y eu pas mis plus d'amour-propre s'il l'avait entrepris avec moi, et s'il y avait travaillé de ses mains.

Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues seraient tout à fait sorties du moule, et que j'y aurais mis la dernière main.

Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.