Il regarda mon oeuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon coeur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était peut-être un signe de désapprobation,—lorsque tout à coup M. Pavelyn me prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l'accent d'une émotion sincère:

—Léon, tu n'as pas seulement créé une belle oeuvre d'art, mais, ce qui vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah! je ne me trompe pas sur le sens de ta composition. L'ange de la protection qui s'élève au-dessus du groupe, c'est ma fille, n'est-ce pas? Par un sentiment de délicatesse, tu as reproduit les traits de son visage tels qu'ils étaient à l'époque où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement ressemblante; il me semble que toute cette, époque revit sous mes yeux. Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il? Léon, tu as trop d'humilité; mais avoir fait de ta première création une marque de reconnaissance, c'est un acte qui t'honore. Léon, je suis content de toi.

Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu'il croyait découvrir dans mon oeuvre; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer ses éloges; car d'après lui, j'avais produit un chef-d'oeuvre.

Je l'écoutais avec un joyeux battement de coeur et des larmes de bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première approbation qu'un artiste reçoit comme le gage d'une future renommée! Mon bienfaiteur admirait l'ouvrage de mes mains.

J'étais donc bien véritablement un artiste, peut-être encore hésitant et inhabile, mais un artiste cependant!

M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour mériter d'être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours de cette année, il n'y eût point d'exposition. Au milieu de ses réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s'écria avec joie:

—Ah! l'heureuse idée! J'y suis, écoute.... J'ai l'intention de donner cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour anniversaire de la naissance de Rose? L'après-dînée, tu lui feras présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de notre grand salon, une niche où l'on pourra placer ton oeuvre. Le soir, elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et connaissances, l'élite du commerce anversois, apprécieront et admireront ton talent.

Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon protecteur que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me soumettre déjà au jugement du public; mais la chose était arrêtée dans son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu'il y renonçât.

Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à l'exposition de ma statue, et lorsqu'il descendit l'escalier, il m'envoya encore des félicitations et des paroles d'encouragement.

Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.