—Un sabotier? un jeune homme si habile? C'est vraiment dommage.
Insensiblement, l'attention des invités se détourna de ma statue, et l'on commença à se répandre dans les salons.
Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent place sur des sièges rangés le long des murs.
Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon oeuvre et de l'art en général. L'un d'eux, était un homme d'un goût délicat et d'une science profonde; il ne faisait pas comme les deux autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur insupportable ton de protection; au contraire, il analysa ma composition sous mes yeux, devina mes intentions, et pénétra, à mon grand étonnement, les raisons des formes particulières que j'avais trouvées à mes figures. L'éloge, dans sa bouche, me remplit d'orgueil, parce que j'avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable connaissance. Lorsqu'il critiqua quelques parties de mon groupe, il le fit avec tant de délicatesse, que sa critique m'éleva à mes propres yeux, parce qu'elle me prouva qu'il me jugeait assez artiste pour être en garde contre la prétention d'une perfection impossible.
Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source inépuisable d'encouragement et de foi, en même temps qu'elle augmentait mon amour de l'art.
Aussi, c'est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu par l'approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le vieux monsieur et l'emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle il s'assit sans s'inquiéter de moi davantage.
Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d'un groupe de messieurs qui causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d'or et de pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur! Qu'elles étaient charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches fleurs au printemps de la vie! Mais pourtant aucune n'était aussi belle que Rose Pavelyn.
D'autres que moi devaient être pénétrés de de cette idée; car, tandis qu'auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l'empressement était un hommage rendu à sa beauté.
Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction de ses traits, par l'élégance de ses vêtements, et par la grâce de ses manières, qui, plus que les autres, s'efforçait de captiver l'attention de Rose.
Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau jeune homme m'avait effrayé. Une tristesse morne assombrit mon esprit. Mon coeur s'élança vers Rose avec violence: j'aurais voulu me trouver parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries; il me semblait que j'avais bien quelque droit de prendre ma part de l'éclat qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses adorateurs charmés.