Mais tous ces jeune gens étaient les fils des plus riches maisons d'Anvers, et aucun d'eux peut-être ne possédait pas moins d'un million. Qu'étais-je, au contraire, moi? Un pauvre garçon, le fils d'un sabotier,—M. Pavelyn venait de le dire,—et, pour toute fortune, je ne possédais qu'un coeur sensible, une foi profonde dans l'art, et quelque espérance d'un avenir glorieux.
Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui m'avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié, je n'étais qu'une créature humble et inférieure, et que mon devoir me défendait sévèrement de m'y donner la moindre importance.
Aussi, j'étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le chemin de personne. Néanmoins, le sentiment de mon infériorité m'était pénible, et plus d'une fois je me mordis les lèvres lorsqu'un mouvement autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire qu'ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa conversation.
Je n'osais toujours point tourner les yeux vers l'endroit où elle se trouvait; peut-être eut-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se passait en moi; et cette attention de ma part n'eût-elle point semblé une injure pour la fille de mes bienfaiteurs?
Cette crainte fit que je me tournai tout à fait d'un autre côté, et que je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle. Mais bientôt je succombai à l'attraction puissante qu'elle exerçait sur mon âme, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l'endroit où elle était assise.
Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se pressaient autour d'elle. Elle me vit; nos yeux se rencontrèrent. Un sourire d'une douceur ineffable, une expression de joie et d'amitié rayonna vers moi; elle me fit de la main un signe si amical et si charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le cercle se referma.
Il se passa en moi quelque chose d'étrange; je levai la tête avec fierté, et il me sembla que j'avais grandi; je respirai à longs traits, et, pendant que la joie inondait mon coeur, je promenai mes yeux avec assurance sur la foule des invités, comme si ce simple sourire de Rose m'avait fait plus noble et plus riche qu'eux tous.
Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-même pour accomplir ce que je croyais mon devoir: je détournai mes yeux de Rose et résolus de ne plus l'exposer au danger d'éveiller, d'une façon défavorable peut-être, l'attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi. C'était assez de son sourire pour que je n'eusse plus à désirer d'autres encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout à fait libre et léger d'esprit.
Alors je m'aperçus que je n'avais pas encore quitté ma première place, et que j'étais resté debout près de ma statue, immobile comme une sentinelle. J'imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement à travers le salon, sans vanité, mais aussi sans trop d'humilité.
Dans un coin était assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une vieille dame qui m'adressa la parole, et qui, après quelques compliments échangés, m'offrit un siège à côté d'elle, pour causer un peu de mon art et de ma statue, comme elle disait.