Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir, car je commençais à me fatiguer d'être debout.

La vieille dame était une femme d'esprit qui avait beaucoup voyagé et beaucoup lu; elle me montra un grand amour de l'art, et me parla avec une vive admiration des magnifiques sculptures de l'Italie, des chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m'indiqua aussi, avec une sagacité qui attestait une science véritable, les plus belles parties de ma statue, et exprima, la conviction que j'étais appelé à un brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d'elle, se mêla à notre conversation, et me charma par la poésie de son langage et par la séduisante douceur de sa voix. C'était la fille cadette de la vieille dame, et celle-ci me la présenta comme une excellente musicienne.

J'étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j'oubliai, de même qu'elles, sans doute, la distance qu'il y avait entre nos positions respectives dans le monde.

Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, sans songer à autre chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers Rose. Le cercle des jeunes gens qui l'entouraient s'était éclairci, et je pouvais maintenant la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi; mais il y avait, me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage; au contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m'adresser un reproche; mais elle détourna les yeux sur-le-champ.

Je me trompais probablement quant à l'expression que je croyais avoir lue sur les traits de Rose. Pourquoi eût-elle été triste au milieu de cette fête joyeuse? Peut-être était-elle sous l'influence d'un de ces accès de mélancolie auxquels elle était sujette. Quoi qu'il en soit, je n'eus pas le temps d'y songer plus longuement en cet instant, car les sons du piano se firent entendre, et peu après la voix sonore d'une jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrésistiblement mon attention par son expression pleine de sentiment et sa délicieuse harmonie.

Un jeune homme succéda à la chanteuse, et mérita également les suffrages de la compagnie.

Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, engageaient Rose à se laisser conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il croyait que, si je voulais consentir à exécuter le grand duo que nous étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus longtemps au désir général.

Je suivis mon protecteur, et je proposai à Rose d'aller ensemble au piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui n'avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux miennes. Rose répondit qu'elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du salon l'incommodait, qu'elle n'était pas disposée à chanter, et qu'elle saurait gré à la compagnie de vouloir bien l'excuser.

Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d'amer et de découragé qui me fit croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins, j'insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-être sa mélancolie.

Mais alors Rose me dit avec l'accent d'une souffrance plus vive: