—C'est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas! Elle a une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de chanter avec vous?... Mais, par pitié, laissez-moi en paix.

Je fus péniblement affecté du ton douloureux des paroles de Rose; mais M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d'exprimer mes regrets; contrarié du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle à côté de laquelle j'avais été si longtemps assis, et la supplia de vouloir bien chanter avec moi le duo désigné.

J'essayai de m'excuser et je fis quelque résistance; car je n'avais qu'une connaissance très-superficielle de la musique, et je courais risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance; mais mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn m'engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. À mon grand étonnement, le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me sentis stimulé par l'aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau fut achevé, l'auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l'expression et de la pureté de ma voix.

Lorsque j'eus ramené ma partenaire à sa place, je m'approchai de Rose. Elle aussi me dit que j'avais chanté d'une façon remarquable, et mieux que jamais; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden Berge se mariait si bien à la mienne!

Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je m'efforçai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son indisposition ne tarderait pas à se passer.

J'appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l'air. Elle refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de cela et ne pas l'importuner davantage.

Dans l'intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures d'une valse, et déjà quelques couples, invités par ce prélude, s'apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose, et se disputèrent l'honneur de danser la première valse avec elle.

Je fus repoussé, et je reculai à pas lents et tout pensif jusqu'au fond de la salle, pour ne pas gêner les danseurs.

Une grande tristesse descendit peu à peu dans mon esprit.

Je ne m'affligeais pas seulement de savoir Rose indisposée et obligée de se priver du plaisir de prendre part à la danse, mais il y avait dans le ton des paroles qu'elle m'avait adressées quelque chose dont je cherchais vainement à pénétrer la signification.