Je restai longtemps plongé dans mes réflexions, et j'avais presque oublié toute cette jeunesse qui s'amusait sous mes yeux. Les valses et les quadrilles se succédaient sans relâche sans que j'eusse pu dire combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords.

La vieille madame Vanden Berge s'approcha de moi avec sa fille, et toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles m'assurèrent qu'elles s'étaient engagées à me faire danser bon gré mal gré. Ces coeurs généreux s'imaginaient que mon humilité m'empêchait d'inviter aucune des dames présentes, et que mon isolement, au milieu de cette nombreuse compagnie, devait m'embarrasser et me chagriner. C'était par bonté d'âme qu'elles étaient venues à moi pour me tirer de cet embarras.

J'eus beau m'en défendre, il n'y avait pas moyens de refuser. Il fallut faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge: elle-même me le demandait et il eût été impoli de décliner une si flatteuse invitation. D'ailleurs, quelques jeunes gens qui m'entouraient avaient l'air de rire de ce qu'ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d'usage.

Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place où je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose sans tourner la tête avec affectation.

J'avais le coeur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l'aimable conversation de ma danseuse, je m'ennuyais horriblement. Néanmoins, par politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fâcheuse disposition de mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi gaiement que les autres.

Poussé par une irrésistible curiosité à connaître quel était le jeune homme qui, sans le savoir, m'avait fait au coeur une blessure profonde, je demandai à ma danseuse qui il était. Elle me dit qu'il se nommait Conrad de Somerghem, et qu'il était le fils d'un riche banquier de la rue de l'Empereur. Ces détails augmentèrent mon inquiétude, et me firent redouter je ne sais quel danger.

Aussitôt que la dernière note du piano m'eut rendu ma liberté, et que j'eus remercié mademoiselle Vanden Berge de l'honneur qu'elle m'avait accordé, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose. La chaise où elle avait été assise était vide, et, lorsque, après avoir enfin regardé autour de moi, je demandai à M. Pavelyn où était Rose, il me répondit avec un léger mécontentement:

—Elle s'est retirée dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu'elle a; c'est encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais comme si tu n'avais pas remarqué la disparition de ma fille, sinon son absence nuirait à l'entrain de la fête.

J'errai encore quelque temps d'un bout à l'autre de la salle, plein de tristesse et en proie à une certaine inquiétude, comme si j'eusse été assailli par la crainte vague d'un malheur imminent.

Enfin mon coeur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, que j'insistai à diverses reprises auprès de M. Pavelyn pour qu'il me permît de partir, ce qu'il finit par m'accorder.