Je cherchai même un prétexte pour m'en aller, et j'abrégeai ma visite autant que les convenances le permettaient.
Au moment où je prenais mon chapeau pour sortir, Rose me salua en s'inclinant profondément, et, tandis que les mots cérémonieux, de «monsieur Wolvenaer» tombaient de ses lèvres, elle me lança un regard perçant, si plein de reproches, qu'on eût dit qu'elle me jurait une haine éternelle.
Une fois dans la rue, je marchai la tête basse, sans avoir conscience de ce qui se passait autour de moi, et tout étourdi par les pensées qui envahissaient mon cerveau.
Il y avait déjà longtemps que j'étais seul dans ma chambre, et les ténèbres régnaient toujours dans mon esprit. Peut-être repoussais-je la clarté qui, pareille à un fugitif éclair, se faisait parfois dans mes idées. En effet, un abîme de malheurs était béant devant mes pieds, et j'avais peur de la lumière qui pouvait m'en faire sonder la profondeur.
J'avais devant les yeux l'image du jeune homme qui n'avait pas quitté Rose pendant toute la durée de la fête.
Je lisais sur ses traits le désir de plaire, et dans les yeux et sur les lèvres de Rose, la flamme et le sourire qui attestaient qu'elle acceptait ses hommages avec un bonheur extrême.
Rose aimait! Ses bizarreries inexplicables, sa mélancolie, sa sensibilité nerveuse n'avaient d'autre cause que le trouble de son coeur, qui s'était ouvert à une passion envahissante, et luttait vainement contre l'ardeur d'un premier amour....
C'était donc vrai! un homme avait touché le coeur de Rose, et ce penchant pour cet homme était si puissant et y avait pris tant de place, qu'il en avait chassé le sentiment de l'amitié. L'amour d'un autre homme s'était donc élevé, comme une barrière infranchissable, entre elle et son malheureux protégé. Et, quoique les souvenirs de notre passé parussent me donner quelque droit à partager son affection avec le nouvel élu de son coeur, elle me refusait cette part pour donner son âme tout entière à celui qu'elle préférait. Oui, elle me haïrait, elle devait me haïr, elle me haïssait déjà. Ses yeux ne m'avaient-ils pas lancé un sanglant reproche, comme une déclaration d'inimitié éternelle?
Que la vie de l'homme est pleine de vicissitudes et dominée par la plus cruelle fatalité!
Cette soirée, où j'avais exposé ma première oeuvre d'art; où j'avais, en présence de Rose, recueilli les éloges les plus flatteurs; qui devait être pour moi le point de départ de ma réputation future,—cette soirée allait, au contraire, être la cause du malheur de ma vie; elle allait m'ôter tout mon courage et toute ma foi, faire peser sur moi la haine de Rose comme une malédiction, étouffer tous mes souvenirs, et séparer violemment et pour toujours mon passé de mon avenir.