C'est avec de pareilles réflexions que je croyais me tromper moi-même sur la véritable nature de mes sentiments et de mon émotion extraordinaire.
Je croyais n'être que triste et découragé; mes yeux étaient restés secs.
Je sentais sur mon front le froid d'une pâleur mortelle; mes dents étaient serrées convulsivement, et parfois, sans le savoir, je fermais les poings par une contraction si nerveuse, que je faisais craquer les phalanges de mes doigts.
Si j'avais pu repousser plus longtemps la clarté qui descendait peu à peu dans mon esprit, et qui finit par dissiper entièrement les ténèbres de ma pensée! Mais non! ma raison, comme un accusateur impitoyable, m'arrachait le bandeau et me forçait de regarder au fond de mon propre coeur....
Un cri d'horreur et de désespoir sortit de ma poitrine; je cachai mon visage dans mes mains, et un torrent de larmes brûlantes ruissela à travers mes doigts. Il n'y avait plus d'illusion, de doute possible.
J'aimais la fille de mes bienfaiteurs!
Je l'aimais depuis longtemps avec toute la force et toute l'ardeur d'un amour sans bornes. Cet amour, né dans mon enfance, avait vécu et grandi avec moi. Il avait été la cause de mon goût pour les arts, de mon ambition, de ma foi dans l'avenir.... Ma pauvre mère! elle, avait prévu que son fils se rendrait coupable et malheureux par son orgueil insensé! Quelle ingratitude! Un enfant de paysans, le fils d'un sabotier, est tiré de la misère par la générosité de personnes riches; on lui donne des moyens de développer son intelligence et de se distinguer dans le monde comme artiste.... Et lui, pour récompense d'une pareille bonté, il outrage ses bienfaiteurs, il ose lever les yeux jusque sur leur fille jusque sur leur unique enfant!
Ces pensées me firent frémir et m'arrachèrent d'abondantes larmes. Une fois même, je levai les mains au ciel en priant Dieu de me pardonner ma coupable passion et de me donner le courage de résister à ma faiblesse.
Quel était mon devoir en cette conjoncture? Que devais-je faire? Aller finir ma vie dans une ville lointaine, dans un pays étranger? Mais comment expliquer cette disparition à mes parents et à M. Pavelyn? Fallait-il me rendre coupable aux yeux de mes bienfaiteurs, d'une lâche ingratitude, et emporter leur malédiction? D'ailleurs, les concours de l'Académie allaient bientôt commencer: M. Pavelyn, mes parents, mes condisciples mêmes ne doutaient pas que je n'obtinsse les premiers prix. Cette victoire devait décider de mon avenir, et écarter beaucoup d'obstacles de mon chemin.
Je ne pouvais renoncer à la chance de remporter le prix d'honneur à l'Académie; car, si j'étais en proie à un sentiment qui me dominait complètement et me faisait cruellement souffrir, l'amour de l'art et le désir de me distinguer par là dans le monde étaient néanmoins assez vivaces en moi pour n'être point étouffés par la crainte d'un malheur imminent.