Je parvins enfin à envisager ma position arec plus de calme.

J'aimais Rose, il est vrai, et je sentais que cet amour durerait aussi longtemps que les battements de mon coeur; mais je pouvais le tenir caché dans mon sein comme un secret dont aucun signe, aucun mot ne laisserait soupçonner l'existence. Il n'y aurait donc alors ni ingratitude, ni injure dans mon amour pour Rose, puisque personne au monde, excepté moi, ne saurait quel sentiment avait pris possession de mon âme. Je frémissais bien à l'idée qu'en présence de Rose je ne resterais pas maître de moi, et que je trahirais peut-être involontairement les mouvements de mon coeur. Mais alors je me disais que Rose me haïssait; et je me réjouissais en songeant que cette disposition hostile me donnerait la force de conserver mon secret avec un soin pieux; je me cuirasserais d'un respect inébranlable, je serais réservé, prudent et simplement poli, et j'éviterais ainsi toutes les occasions d'éveiller le plus léger soupçon dans l'esprit de Rose ou de n'importe qui.

Si je pouvais accomplir fidèlement cette résolution, il n'y avait pas grand danger dans le sentiment qui s'était révélé en moi.... Et peut-être puiserais-je dans l'énergie de ma volonté et dans son aversion pour moi la force nécessaire pour triompher de mon fol amour.

Pendant quelques instants je souris à cette idée, à demi consolé; mais insensiblement je retombai dans une douleur muette et sans bornes. Le voile magique qui, depuis mon enfance avait entouré ma vie, était déchiré en lambeaux! Rose me haïssait!


XVIII

Il se passa douze jours avant que j'osasse risquer de me présenter dans la maison de M. Pavelyn. Dans l'intervalle, mon hôte m'avait dit plus d'une fois que Rose n'était pas malade.

Je ne pouvais donc pas retarder plus longtemps ma visite sans m'exposer au danger d'expliquer mon absence, puisque le dimanche où je devais aller dîner chez mes protecteurs était arrivé.

Je me présentai avec préméditation chez M. Pavelyn à l'heure où l'on avait coutume de se mettre à table.

Je trouvai par conséquent toute la famille réunie. Rose était très-mélancolique; cependant je ne remarquai pas en elle d'autres signes d'aigreur qu'une froideur extrême, et une certaine affectation à ne pas m'adresser directement la parole. Elle évitait ostensiblement de causer avec moi, et tenait le plus souvent les yeux baissés ou fixés sur sa mère. À part cela, elle ne paraissait nullement embarrassée, et causait avec une entière liberté d'esprit. Elle ne prononça qu'une seule fois mon nom; mais la formule cérémonieuse de «monsieur Wolvenaer» ne sonna pas avec la même amertume que la dernière fois que je l'avais entendu sortir de sa bouche.