Il va de soi que je ne pouvais rien faire pour relever la conversation tombée, ni pour l'égayer par des plaisanteries ou des traits d'esprit. Je fis bien tous mes efforts pour paraître gai; mais chaque fois, mes pensées m'emportaient bien loin, et je retombais dans une insurmontable mélancolie.

M. Pavelyn se plaignit de nous deux. Pour ce qui regardait Rose, il pouvait l'excuser, parce qu'elle n'était pas tout à fait bien portante, comme l'indiquait sa visible pâleur; mais moi qui n'avais aucune raison d'être triste, ou maussade, je faisais mal, disait-il, d'augmenter par mon silence la tristesse de sa fille, au lieu de la consoler par une conversation animée.

Dès que le dîner fut fini, M. Pavelyn voulut me faire chanter avec Rose sous prétexte que rien n'égaye l'esprit comme le chant. Mais Rose refusa de se mettre au piano; elle paraissait même craindre la musique; car lorsque, pour complaire à M. Pavelyn, je me disposai à chanter—bien à contre-coeur,—Rose déclara qu'elle se sentait incapable de supporter les accents de ma voix et les sons du piano. Elle avait mal à la tête, disait-elle, et ses nerfs agités étaient d'une sensibilité extrême.

Après s'être donné beaucoup de peine pour rendre à Rose sa bonne humeur, M. Pavelyn vit que ses efforts resteraient infructueux. Il appela la servante avec une impatience mal déguisée, et lui ordonna d'avancer la table à jeu en me priant de faire avec lui une partie d'échecs, comme nous avions l'habitude de le faire tous les dimanches, mais seulement assez tard dans la soirée.

À peine avions-nous commencé à jouer, que madame Pavelyn nous annonça qu'à la prière de sa fille, elle et Rose allaient se promener un peu, pour prendre l'air. En passant elles iraient peut-être faire une visite chez le banquier de la rue de l'Empereur, pour permettre à Rose de souhaiter le bonjour à son amie Émilie. Il était donc bien possible qu'elles y fussent retenues. Elles priaient M. Pavelyn, si elles restaient un peu tard, de vouloir bien faire atteler la voiture et les envoyer chercher.

Pendant que j'étais assis devant l'échiquier, calculant en apparence les chances du jeu, je songeais au départ de Rose. Elle allait dans la rue de l'Empereur, dans la maison même où demeurait le jeune homme qui m'avait ravi son affection pour toujours! Elle allait passer une partie de la journée en compagnie de Conrad de Somerghem! L'idée que son départ n'avait d'autre but que de m'humilier, me blessa profondément. Elle allait se promener par un temps froid et désagréable, parce qu'elle ne voulait pas rester où j'étais! Elle avait conçu tant d'aversion pour moi qu'elle ne pouvait plus supporter ma présence! On ne pouvait pas témoigner plus clairement sa haine!...

Distrait par ces pensées, je jouais comme un enfant ignorant. D'abord, M. Pavelyn rit de ma distraction; mais à la seconde bévue que je commis, il s'impatienta, et me reprocha mon inattention avec une sévérité qui me rappela au sentiment du devoir, et dès lors je fis un effort surhumain pour concentrer toute mon attention sur le jeu.

Par bonheur, je gagnai la première partie; mais je perdis la deuxième et la troisième.

Nous cessâmes de jouer; la brièveté des journées d'hiver faisait tomber la nuit de bonne heure, et l'obscurité commençait à se faire dans la chambre.

M. Pavelyn approcha son fauteuil du feu et se mit à causer avec moi de choses et d'autres.