Il me parla du prochain concours de l'Académie, et m'engagea à réunir tous mes efforts pour obtenir la médaille d'or. D'après lui, le prix d'honneur pouvait difficilement m'échapper; néanmoins, il croyait que je ne devais pas avoir une confiance trop aveugle en mon succès. Il me conjura donc de ne rien négliger pour sortir victorieux de la lutte; il me pria de lui procurer cette satisfaction comme une marque de ma reconnaissance, et comme une récompense de tout ce qu'il avait fait pour moi depuis mon enfance.

Je fus profondément touché du bienveillant intérêt que me témoignait mon bienfaiteur, et je promis de lui apporter la palme qu'il désirait, dussé-je pour cela tenter l'impossible.

Nous parlâmes aussi de Rose. Il se plaignit de l'inexplicable mélancolie qui, depuis quelque temps, avait assombri son esprit, et menaçait même de miner sa santé. Quatre fois depuis huit jours, sa mère l'avait surprise, dans la solitude de sa chambre, avec les yeux pleins de larmes; elle était toujours de mauvaise humeur, et quoique douce et calme, maussade et désagréable pour tout le monde. On avait insisté pour savoir si elle désirait ou souhaitait quelque chose; mais elle prétendait n'avoir aucun désir, et croyait qu'une indisposition nerveuse était la seule cause de son malaise et de sa mélancolie obstinée.

M. Pavelyn n'était pas sans crainte; il savait que, dans son adolescence, sa fille avait eu une santé très-délicate, et que, même à présent, elle n'avait pas de forces à perdre. Il me dit qu'à la première occasion, il irait à Bruxelles consulter un médecin célèbre sur l'état de Rose; mais il ne voulait rien en dire à celle-ci, ni amener chez lui des médecins de la ville, de crainte de l'effrayer, elle et sa mère.

Quand mon entretien fut épuisé sur ce sujet, je demandai à mon protecteur la permission de le quitter. Il m'avait dit d'ailleurs qu'il avait l'intention d'aller rejoindre sa femme et sa fille, si elles n'étaient pas rentrées à la nuit tombante. Il me serra la main, et, en guise de salut, m'adressa encore quelques paroles d'encouragement afin de me recommander de faire tout mon possible pour réussir dans le prochain concours de l'Académie.


XIX

Depuis lors, la manière d'être de Rose envers moi ne changea plus; elle demeura également froide, et saisit tontes les occasions de s'éloigner lorsque je me trouvais chez ses parents. Cependant elle n'oubliait jamais les règles de la politesse, et semblait prendre peu à peu la force de cacher le sentiment de haine qui l'animait contre moi, de sorte que, quand elle devait m'adresser la parole, elle le faisait avec une amabilité toute particulière; néanmoins, ce n'était que de la politesse; je ne pouvais me tromper sur le sentiment désagréable qu'elle avait conçu contre moi.

Elle était habituellement fort pâle et maigrissait visiblement. Ses parents qui l'avaient toujours sous leurs yeux, ne remarquaient peut-être pas que ses joues commençaient à perdre de leur rondeur; mais moi qui ne rendais visite à son père qu'une fois tous les quinze jours, j'observai facilement les effets de l'amour qui était né dans son coeur le jour de cette fatale soirée, et qui avait empoisonné ma vie à venir.

Non, le sort n'est pas juste, et il n'y a pas, comme on le dit, une compensation à toutes les contrariétés dans l'existence humaine. Qu'il était heureux et grand, celui dont l'image régnait ainsi dans l'âme de Rose! qu'il devait être heureux, l'homme choisi par elle, l'objet de son chaste mais ardent amour! Pour être à sa place, j'aurais je crois, renoncé à ce que j'avais de plus cher au monde, à toute autre espérance, même à mon art! Non seulement j'étais écrasé sous le poids de sa haine, non-seulement je la voyais dépérir d'amour pour un autre, mais, moi, humble créature que j'étais, je ne pouvais pas même élever les yeux jusqu'à elle du fond de mon infériorité! La jalousie qui me consumait était une passion coupable, et, quoique je fusse résolu à garder mon secret jusque dans la tombe, quoique personne sur la terre ne connût la cruelle blessure qui saignait dans mon coeur, quoique sa haine m'interdît toute espérance, cependant, dans le plus profond de mon âme, je ne pouvais étouffer l'amour dont je conservais l'impénétrable secret, et que les lois du monde, la reconnaissance et les bienfaits reçus me commandaient d'arracher de mon coeur. Ma vie était devenue un affreux combat une lutte acharnée contre des pensées ennemies.