Je tombai bientôt dans une sombre incertitude; il me semblait que je me détestais moi-même; et, souvent lorsque j'étais seul, songeant à mon impuissance et à ma lâcheté, je me frappais rudement le front comme pour exercer une juste vengeance.
Ah! j'étais malheureux, malheureux plus qu'on ne pourrait le concevoir. Rose avait été le but unique de ma vie. Perdre son affection, pour moi, c'était mourir. Je croyais toutefois que je finirais par triompher de ma faiblesse, ou que le temps fermerait la blessure de mon coeur. La lutte vaine épuisait mes forces: je maigrissais, et j'avais le pressentiment d'une maladie prochaine.
Chez mes protecteurs, j'expliquais ma pâleur par la fatigue de mes études constantes pour me préparer au au concours de l'académie et je disais vrai en partie.
M. Pavelyn me conseilla de modérer un peu cet enthousiasme, et Rose elle-même, peut-être par un reste de pitié, essaya aussi de me faire comprendre que je ne pouvais pas compromettre ma santé.
Enfin les concours l'Académie s'ouvrirent; d'abord les concours inférieurs, tels que la composition, l'expression, la perspective et l'anatomie, auxquels je ne devais plus prendre part, parce que, l'année précédente, j'avais obtenu la première ou la seconde place dans ces différentes branches. La médaille d'or, la couronne d'honneur dans la classe de la sculpture étaient le prix du concours de modelage d'après nature, qui était le dernier et devait durer six jours.
L'approche de cette lutte décisive, l'incertitude du succès de mes ardents efforts, le chagrin qui me rongeait le coeur comme un ver mortel, tout cela brisait mes forces et me faisait défaillir.
C'était le matin du jour fixé pour le commencement du concours de modelage d'après nature; ce concours devait s'ouvrir à six heures du soir; les concurrents devaient consacrer six soirées de deux heures chacune à la reproduction de chaque modèle. Il y avait donc dix-huit ou vingt jours pour les trois épreuves prescrites.
Dans mon empressement à ne rien négliger et à appeler à mon aide toutes les chances de succès, j'étais assis de très-bonne heure dans ma chambre, et j'étudiais, d'après une petite figure anatomique, la musculature du corps humain. Insensiblement une étrange sensation de froid se répandit dans tous mes membres; je sentis un violent mal de tête, et des frissons nerveux m'agitèrent de la tête aux pieds. D'abord, je ne savais pas ce qui m'arrivait; j'eus peur de voir se réaliser mon pressentiment d'une longue et dangereuse maladie qui me tiendrait peut-être longtemps sur mon lit.
Je ne pourrais donc pas prendre part au concours, et je verrais m'échapper la médaille d'or. Bientôt je fus pris d'un tremblement général; mes mains et mes jambes s'agitaient avec tant de force, que tout ce que je touchais pour m'y appuyer tremblait visiblement.
Je compris que je souffrais de la fièvre, qui régnait alors assez fréquemment à Anvers. Ce n'était que la fièvre! Peut-être cette indisposition ne m'empêcherait-elle pas de concourir pour le grand prix. Cette idée calma mon inquiétude, et je me mis au lit à moitié consolé.