Je retournai chez moi la tête remplie de pensés tristes, mais fermement résolu à subir jusqu'au bout les épreuves du concours, le docteur lui-même dût-il me le défendre. Mon triomphe devait être pour mon protecteur une récompense de ses bienfaits; quand mon nom serait proclamé par toute la ville comme celui d'un artiste auquel un glorieux avenir était promis, alors le fils du sabotier pourrait peut-être sortir un peu de son humble infériorité. Folle pensée qui me troublait! Mais il était riche et considéré dans le monde, celui qui m'avait ravi la lumière de ma vie.


XX

Je n'étais pas depuis plus d'une heure dans ma chambre, lorsque le docteur se présenta.

Après quelques questions sur la durée de mon mal, il me dit qu'il y avait beaucoup de fièvres malignes à Anvers, quoique ce ne fût pas la saison des fièvres. Néanmoins, il crut pouvoir me prédire que mon indisposition aurait disparu dans une dizaine de jours. Il me prescrivit un mélange de quinquina et de racines amères, qu'il me vanta comme presque infaillible contre la fièvre des polders anversois. Il me promit de revenir, quoiqu'il le jugeât inutile; mais c'était le désir de M. Pavelyn, qui l'avait chargé de ma guérison.

Le lendemain était mon jour de fièvre. Dès le matin de bonne heure, la femme de maître Jean monta et descendit l'escalier sous toute sorte de prétextes. Elle apporta auprès de mon lit des confitures et des sirops, me demanda avec une tendre pitié si je me sentais bien, et me témoigna tant d'intérêt, que je ne pus comprendre comment cette vieille femme, si indifférente d'ordinaire, était devenue tout à coup aussi sensible à mes souffrances qu'une mère qui veille au chevet de son fils malade.

Durant quatre jours, mon étonnement alla croissant; car les soins dont m'entourait dame Pétronille étaient vraiment extraordinaires. Rien ne semblait assez bon pour moi; le parquet que je foulais était trop rude pour mes pieds, la brave femme avait, contre mon gré, couvert le plancher de mon atelier de tous les morceaux de tapis qu'elle avait pu rassembler. Pendant toute la journée, elle venait voir si j'entretenais bien soigneusement le feu dans le poêle, et si elle voyait la moindre petite fente dans la porte ou dans la fenêtre, elle la bouchait hermétiquement, pour me préserver des courants d'air.

À force d'insister pour connaître les raisons de cette sollicitude peu commune, je finis par décider Pétronille à parler.

Rose, Rose l'avait priée, les larmes aux yeux, d'avoir soin de moi et de me surveiller comme une mère surveille son enfant! Ainsi, malgré son amour pour un autre, son coeur avait gardé une place à la pitié pour les souffrances de son ami d'enfance!

Cette pensée me combla de joie et me fit sourire pendant toute une demi-journée; mais insensiblement je me roidis contre l'espérance insensée qui m'agitait, et je me persuadai que le rêve bienheureux où s'égarait mon âme n'était qu'une vaine illusion.