Que Rose eût pitié de ma maladie, cela n'était-il pas tout naturel? Avais-je jamais douté de sa bonté innée et de la générosité de son coeur? Mais pouvais-je espérer qu'il lui fût possible de me rendre son affection, maintenant qu'un autre, un autre qu'elle aimait, était venu se placer entre elle et moi? Quoi qu'il en soit, malgré mes efforts pour me désenchanter moi-même, et bien que le nom de Conrad de Somerghem bourdonnât sans cesse à mes oreilles, la confidence de la vieille femme me laissa une douce incertitude et une grande consolation.

Les remèdes que le docteur m'avait prescrits n'arrêtèrent pas la fièvre. Au contraire, la maladie parut redoubler de violence par l'effet des médicaments, et cependant le médecin me prédisait une guérison prochaine, parce que les derniers accès de fièvre s'étaient déclarés plus tard que d'habitude et avaient duré près de deux heures de moins.

J'allais tous les jours à l'Académie, et j'y travaillais avec une ardeur et une passion qui contribuaient probablement beaucoup à aggraver ma maladie et à épuiser mes forces. Heureusement, jusqu'alors les accès de la fièvre avaient commencé assez tôt dans la journée pour me laisser un peu de repos et de présence d'esprit vers l'heure où je devais aller à l'Académie. A la fin, mon épuisement était si grand et la maigreur de mes joues si frappante, que je reculais avec frayeur chaque fois que je me regardais dans un miroir.

Je n'osais pas cacher plus longtemps mon indisposition à mes parents, et d'ailleurs j'éprouvais un désir ardent de voir ma mère.

Je lui écrivis, en des termes très-rassurants, que j'avais un peu de fièvre et que je ne pourrais pas aller le dimanche suivant à Bodeghem comme je l'avais promis: non pas tant à cause de mon indisposition, que parce que le concours de l'Académie me fatiguait extrêmement; je la tranquillisai autant que possible, tout en la suppliant de venir me voir le dimanche à Anvers, et en ajoutant que je lui serais très-reconnaissant de cette marque d'amour.

J'écrivis cette lettre le vendredi; elle devait donc la recevoir le lendemain à midi, et, par conséquent, assez à temps pour se préparer à venir en ville le dimanche.

Le samedi, la troisième épreuve du concours devait être terminée. À cause de l'affaiblissement de mes forces, j'étais resté un peu en retard, et il me fallait, pendant ces deux dernières heures, travailler sans relâche pour achever une troisième composition.

C'était mon jour de fièvre; cela m'inquiétait, car je savais par expérience qu'après un accès du mal, je n'avais pas la conception aussi nette ni l'esprit aussi clair que d'habitude.

À mon grand étonnement, je ne sentis pas de fièvre de toute la journée, et, quand vint le soir, comme je m'apprêtais à aller à l'Académie, je sautai de joie, dans la conviction que je pourrais mettre la dernière main à mon travail avec toute la plénitude de mes moyens....

Mais à peine avais-je ôté mon habit de travail, pour me laver les mains et le visage, que je fus pris d'un frisson qui me parcourut l'épine dorsale comme un filet d'eau glacée.