—Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je gagne, je mettrai jusqu'à quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul.
—Allons, ne te fâche pas: nous acceptons ta condition.
Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se passa comme cela se voit souvent: le sort se déclara favorable à celui qui espérait intérieurement perdre. Roozeman gagna à plusieurs reprises, et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour être débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque affluèrent devant lui d'une façon surprenante. Cette richesse l'aveugla enfin, la passion et qu'il avait mise à lutter contre le sort qui le favorisait obstinément le domina au point qu'il oublia la condition posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le bonheur lui resta fidèle.
Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans relâche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déjà un assez bon tas de dollars devant lui.
Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque.
On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient fixés avec envie sur les richesses qu'il avait gagnées. Victor ne voyait rien de ce qui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté de lui.
Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé profondément du regard égaré, de la pâleur et de la voix rauque de son ami.
—Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar!
Vite, prête-moi une couple de cents francs, Victor.
Mais Roozeman, revenant avec effroi à la conscience de leur position, mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.
—Prête-moi deux cents francs, te dis-je! Répéta Jean avec une animation singulière.